Le Père Tanguy …

 »  » Emmitouflé dans son épaisse veste bleue et coiffé d’un chapeau de paille, Julien-François Tanguy sourit placidement, comme un bouddha. Derrière lui, les crépons japonais forment un jeu de couleurs éclatantes et des lignes dynamiques. Que le chapeau du père Tanguy soutienne à lui tout seul le Fuji-Yama amuse beaucoup Van Gogh et son modèle.

Tanguy, l’ancien broyeur de pigments, établi comme marchand de couleurs depuis 1867 dans une boutique de la rue Clauzel, se demande bien pourquoi Van Gogh se plaît à le faire poser si souvent. Pourtant les modèles ne manquent pas ! Et Madame Tanguy trouve que c’est une pure perte de temps quand on a un commerce à faire tourner.

Quant au peintre, il a de l’affection pour cette ancien Communard qui n’hésite pas à déclarer d’un ton bourru :  » Un homme qui vit avec plus de cinquante centimes par jour, c’est une canaille« . Il est trapu, le cheveu ras, les sourcils épais et la barbe grisonnante.Il ne fait pas de mystère de son amour pour la peinture impressionniste qu’il défend farouchement en l’exposant dans la vitrine de son échoppe et échange parfois avec ses peintres : Pissarro, Guillaumin, Renoir, Sisley, Signac ou Toulouse-Laurec, des tableaux contre la fourniture de toiles et de couleurs.

Depuis quelques années, sa boutique est le seul endroit à Paris où l’on peut contempler des œuvres de Cézanne, Gauguin ou Van Gogh. N’est-ce-pas là que Renoir a amené le collectionneur Victor Chocquet pour qu’il puisse y voir des Cézanne. C’est là aussi qu’Ambroise Vollard a découvert le tableau du peintre d’Aix dont il voulait devenir le marchand.

Le père Tanguy appréciait grandement la compagnie des artistes qu’il accueillait dans son modeste commerce devenu un lieu de rencontres et de discussions passionnées d’une jeune génération de peintres : les Nabis (Maurice Denis, Édouard Vuillard, Paul Sérusier) mais aussi les réguliers comme Toulouse-Lautrec ou Louis Anquetin.

Van Gogh, quant à lui, a commencé à fréquenter le marchand et à nouer une solide amitié avec lui, quand il logeait chez son frère Théo, rue Laval, non loin de la boutique. Van Gogh disait, comme s’il s’agissait d’une ambition  » Si j’arrive à vivre vieux, je serais comme le Père Tanguy ! «  . Dans son portrait, il voulait montrer la bienveillance et l’altruisme de ce bonhomme . Avec ses  yeux bleus, à la fois sombres et rayonnants qui regardent tendrement les tableaux, le Père Tanguy ne peut avoir été un  » pétroleur enragé « . C’est ce que pensait Van Gogh. En tous les cas, les seules couleurs peuvent désormais l’enflammer,comme elles éclairaient sa misérable condition, comme elles illuminaient sa vitrine.

Portrait du père Tanguy (V van Gogh - F 363/JH 1351) | Flickr
Portrait du Père TANGUY – Vincent VAN GOGH  1887/1888   » Van Gogh a fait un admirable portrait du père Tanguy.  Sa boutique était tout à fait minuscule et sa vitrine si petite qu’on ne pouvait y montrer qu’un tableau à la fois. C’est là que nous avons commencé, chacun de nous, à exposer nos toiles. Le lundi, Sisley, le mardi, Renoir, le mercredi, Pissarro, moi le jeudi, le vendredi, Bazille, et le samedi Jongkind. C’est donc ainsi que chacun à son tour nous passions une journée dans la boutique du père Tanguy. Un jeudi, je bavardais avec lui sur le pas de sa porte, quand il me désigna du doigt un vieux petit monsieur, portant collier de barbe blanche, important, chapeau haut de forme, qui descendait à petits pas la rue. C’était Daumier, que je n’avais jamais vu. Je l’admirais passionnément et mon cœur battait fort à la pensée qu’il allait peut-être s’arrêter devant ma toile. Prudemment, nous rentrâmes dans la boutique, Tanguy et moi, et, au travers des rideaux de lustrine que j’écartai un peu, je guettai le grand homme. Il s’arrêta, considéra ma toile, fit la moue, haussa l’une de ses épaules et s’en alla.  » Claude MONET

Il était devenu une sorte de sage très révolté dans sa sagesse et pondéré dans sa révolte  » disait Émile Bernard.

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Portrait du Père Tanguy – Émile BERNARD 1887 –  »  L’école de Pont-Aven est née dans la boutique du père Tanguy .Pendant des années, on allait chez Tanguy comme au musée pour voir les quelques études de l’artiste inconnu Paul Cézanne. Il était alors une des rares personnes à croire en son talent. Les membres de l’Institut, les critiques influents et les critiques réformateurs visitaient ce modeste magasin, devenu à son insu la fable de Paris et la conversation des ateliers ». Emile BERNARD

Van Gogh veut faire du père Tanguy une sorte d’icône car il sait qu’il faut rendre hommage à celui qui, dans les fièvres mercantiles agitant le marché de l’art, croit en la peinture moderne avec ingéniosité et désintéressement. Du père Tanguy, Mirbeau dira dans son éloge funèbre de l’Écho de Paris en 1894 :  » l’histoire de son humble et honnête vie est inséparable de l’histoire du groupe impressionniste, lequel a donné ses plus beaux peintres, les plus admirables artistes de l’art contemporain et, lorsque cette histoire se fera, le père Tanguy y aura sa place. » Octave Mirbeau organisera une vente pour permettre à Madame Tanguy de vivre chichement à l’abri du besoin. Vollard y acheta des Cézanne à moins de cent francs …. et les revendra à dix mille !  » Thomas SCHLESSER et Bertrand TILLIER  ( Tous deux Historiens de l’art, français )

Le plongeon …

 » Les questions se bousculent avant le grand bond :
« Est-elle trop froide ? Vais-je toucher le fond ? »
Et d’autres encore à propos de l’impulsion.
Je m’avance et recule, plein d’hésitations.

Ces pas en rond comme un grand fauve dans sa cage
sont ceux que l’homme adopte souvent à cet âge
où il s’interroge soudain sur son empreinte
et commence à chercher le plaisir dans la crainte.

Mon désir renforcé par cette appréhension,
peur de l’envol, peur d’une brutale immersion
dans une onde noire d’apparence glacée,

Toujours vient cet instant où mon esprit décroche,
quand mes pieds sont encore agrippés à la roche
alors que mon corps, lui, s’est déjà élancé !  » Hervé MAURY ( Poète français )

Plongeur gustave CAILLEBOTTE
 » Le plongeur  » Gustave CAILLEBOTTE

Concerto Grosso Op.3 N°3 … Francesco GEMINIANI

François BOUCHER (1703-1770) - Portrait du compositeur Francesco ...
Portrait de Francesco GEMINIANI par François BOUCHER

 

(Vidéo : L’Ensemble EUROPA GALANTE / Direction Fabio BIONDI )

Geminiani ( 1687/1762 ) fut un violoniste virtuose. Premier violon dans l’Orchestre de Naples, concertiste très apprécié, théoricien, chef et un merveilleux compositeur.

Son style fut, dans un premier temps, celui de l’époque italienne. Puis il changera lorsqu’il résidera en Grande-Bretagne et en Irlande, souhaitant vivement plaire et satisfaire le public de ces deux pays.

Ce très beau Concerto fait partie d’un recueil de six publié en 1732. Il est brillant, expressif, virtuose, un peu dans l’esprit de son maître, le violoniste Arcangelo Corelli.

Giacomo CASANOVA …

CASANOVA Portrait de Giacomo CASANOVA 1760 Raphaël MENGS
« Portrait de Casanova » 1760 – Raphaël MENGS

 » Si sa vie fut un opéra, Venise en est l’ouverture et le thème. Il y est né dans une ruelle prémonitoire, long boyau ocre aujourd’hui silencieux, la Calle della Commedia. C’était alors le broadway de la lagune, le quartier des théâtres. Nous sommes le 2 Avril 1725. Père comédien, mère comédienne et volage, Giacomo Casanova fut, peut-être, le fruit de ses amours avec un patricien, Michele Grimani, comme son frère Francesco serait, dit-on, le fils illégitime de George II de Grande Bretagne, encore Prince de Galles lors de son passage à Venise.

L’enfant est éduqué par sa nonna, grand-mère affectueuse installée au bout de la même rue. Une petite cour pavée ceinte d’immeubles modestes. Ses parents partent et reviennent sans se soucier du gamin qui montre cependant un visage sépulcral et saigne sans cesse du nez. Un jour la grand-mère  le couvre d’une couverture sombre et le fait discrètement embarquer sur une gondole. La brume monte des eaux mauves tandis que l’embarcation, couleur d’ébène, passe sous les ponts de pierre, croise les paline avant de doubler l’île de San Michele et de glisser en silence vers celle de Murano. La nonna, comme si elle était suivie, avance au rythme de ses regards furtifs. Une fois à terre, elle mène le petit Giacomo dans une espèce de taudis où vit une vieille femme : sorcière ou fée elle garde pendant toute la nuit sa créature qu’elle soigne à coups de caresses, de drogues brûlées et de conjurations. Guéri temporairement, l’enfant jure à sa grand-mère de ne pas raconter ce qu’il  a vu. C’est sa première initiation à la vie secrète des hommes, celle des coulisses, des pactes et bientôt des alcôves. Tous les sortilèges cependant, ne soignent pas l’enfant de l’humidité.

CASANOVA La petite rue qui s’enfonce était la Calle della Commedia Elle s’appelle désormais Calle Malipiero Venise Italie
La petite ruelle qui s’enfonce était autrefois la Calle Della Commedia. De nos jours elle s’appelle Calle Malipiero ( Venise / Italie )

A dix ans il part en pension pour Padoue où il découvre le jour les plaisirs de l’esprit,  et la nuit, en compagnie de Bettine, ceux du corps. Revenu à Venise, docteur en droit civil et canonique, il reçoit à dix-sept ans les ordres mineurs. C’est un homme. Il a compris le métier de ses parents, commediante, est le seul qui vaille. Il est prêt pour le premier acte. C’est dans l’église San Samuele, sur le Grand Canal, à quelques mètres du palais Grassi qu’il enfile son nouveau costume, celui de prédicateur. Grand, brun, yeux perçants, Casanova commence par un vers d’Horace. C’est un triomphe. L’assemblée l’acclame. Des billets d’admiration lui parviennent de toutes parts. Quelques-uns viennent de San Zaccaria, couvent de nonnes bénédictines, où les nobles vénitiens enferment certaines de leur fille pour ne pas avoir à payer de dot. Il tombe amoureux de l’une d’entre elles. Aujourd’hui une caserne a remplacé les parloirs que Francesco Guardi a immortalisé sur la toile et les carabiniers n’ont pas les charmes des moniales claustrées qui attendaient un libérateur.

CASANOVA Église San Samuele Venise Italie
Église San Samuele / Venise ( Italie )
CASANOVA Parloir du couvent San Zaccharia 1750 60 Francesco GUARDI
« Parloirs du couvent San Zaccharia  » 1750/60 Francesco GUARDI

Pour son deuxième prêche, le désinvolte arrive en retard, les vêtements en désordre, passablement ivre dans l’église : c’est un désastre et un scandale ! Le jeune aventurier devient alors le protégé du vieux Malipiero, un jouisseur avide de chair fraîche (ce praticien a donné son nom à la Calle della Commedia ) – C’est dans une des pièces de son palais que Malipiero a surprit un jour le jeune Casanova en train d’étudier l’anatomie de sa propre maîtresse Teresa Imer. Le séducteur sera disgracié . Il quitte Venise.

CASANOVA Palais Malipiero à Venise
Palais Malipiero à Venise (Italie)

Quand il revient, au début des années 1750, le jeune abbé n’est plus qu’un lointain souvenir. Soldat, magicien, avocat, médecin, l’imposteur a exercé tous les métiers en parcourant l’Europe(initié à la franc-maçonnerie à Lyon ) – Nuits à trois, parties fines, voyeurisme, il a goûté , avec méthode et sans aucun scrupule, à tous les jeux de l’amour. L’esprit fort ne craint plus rien, ni personne.  Il a retrouvé l’abbé Bernis , amis Versaillais, qu’il guide de ridotti en chambres closes pour une course effrénée aux plaisirs. Il fréquente les théâtres, parade devant les émissaires étrangers, confie ça et là qu’il a des colloques avec des démons de toutes les classes, qu’il connaît le secret des chiffres, possède des traités occultes et fait de la magie. Il fanfaronne comme d’habitude.

CASANOVA Cardinal de Bernis
Portrait du Cardinal François Joseph De  Bernis – 1744 – Peintre inconnu.  « Sur le chemin du plaisir, un peu encombré à Venise, il a rencontré un autre grand amateur : Casanova. On peut d’ailleurs supposer que c’est au cours de parties fines que Bernis a décidé d’employer son partenaire pour des tâches d’espionnage  » Jean-Marie ROUART (Romancier et essayiste français)

Le 26 juillet 1755, Messer Grande ( chef des archers de la République) se rend à son domicile et le déclare coupable de sorcellerie. Casanova demande qu’on lui laisse le temps de se raser, de se peigner. Il enfile un galant habit comme si il allait au bal, coiffe son chapeau bordé d’un point d’Espagne et orné d’un plumet blanc. Quarante archers l’attendent devant la maison, le font monter dans une gondole qui passe un à un les canaux jusqu’à rejoindre le Grand Canal. Il grimpe prestement les marches qui le mènent à son malheur, emprunte un pont fermé qui relie les prisons entre elles au-dessus du Rio di Palazzo et rejoint un affreux galetas sans lit ni chaise. La prison des Plombs , cet enfer de l’humanité vivante, se trouve sous les toits du Palais des Doges, celles du Puits est installées dans les sous-sols. La prison des plombs est une suite de cachots où l’aventurier ne peut même pas se tenir debout. Elle est peuplée de puces, de rats et l’on y est pourtant seul. Très vite une pensée l’obsède : celle de s’évader !

CASANOVA Prison des Plombs
Plan de la Prison des Plombs

Lors d’une de ses promenades, il ramasse discrètement un verrou. Il le frotte contre une pierre de marbre noir pour en faire un stylet. Il entreprend alors de faire un trou sous son lit. Les travaux nocturnes sont souvent perturbés par les prisonniers. Le 23 août 1756, un peu plus d’un an après le début de sa captivité, le travail est terminé. Casanova pourra prendre la fuite. Deux jours plus tard son gardien accourt pour lui annoncer la grande nouvelle, il va passer  » de ce vilain cachot à un autre plus clair et tout neuf «  où par deux fenêtres il verra la moitié de Venise et pourra se tenir debout.  Devant la vindicte de son gardien qui, en transportant les meubles, a découvert le sol creusé, Casanova a l’habileté de se faire plus menaçant : ‘ qui me faisait promener ? Qui était chargé de me surveiller ? Qui était complice ? N’as-tu pas de famille ? ça sera ma parole contre la tienne. » Il ne faudra que quelques secondes pour que le gardien affolé décide de ne rien dire et de boucher lui-même le trou.

Son nouveau voisin est un moine nommé Balbi, coupable de quelques enfants naturels. Casanova obtient le droit d’échanger avec lui quelques livres. Les deux hommes communiquent en latin en glissant des messages sous la reliure. Très vite ils envisagent de préparer leur évasion .C’est ainsi que Balbi récupère un stylet dans une bible, rejoint Casanova dans son cachot. Par la force des bras et un effort terrible, les deux hommes parviennent à dégager les plaques de plomb et se glisser sur le toit. Ils sont à califourchon sur le faîte du palais. L’appareillage de drap destiné à descendre les deux hommes jusqu’à terre, se révèle inutile. Ils parviennent à s’introduire par une lucarne dans les bureaux administratifs du palais, petite pièce tapissée de bois, sorte de cabine de bateau construire par les ouvriers de l’Arsenal. Ils dévalent l’escalier, passent la salle de la Grande Chancellerie et la Chancellerie secrète, le bureau du notaire ducal avant de rejoindre l’Atrium carré. Après avoir longtemps attendu et avoir changé de vêtements, ils parviennent à se faire ouvrir la porte par un garde qu’ils saluent comme deux convives qui se seraient attardés. Ils descendent l’escalier d’Or, puis l’escalier des Géants, traversent la cour, passent la porte de la Carta et sur la Piazzetta respirent à pleins poumons l’air humide de la liberté.

CASANOVA Illustration de Auguste LEROUX pour l’ évasion de Casanova et Balbi arrivés sur le toit du Palais des Doges
Évasion de Casanova et Balbi, arrivés sur le toit du Palais des Doges  – Illustration de Auguste LEROUX
CASANOVA Autre illustration supposant l’évasion de Casanova de la prison des Plombs Elle est parue dans le Dictionnaire populaire illustré en 1864
Autre illustration sur l’évasion de Casanova – Elle est parue dans le Dictionnaire Populaire Illustré en 1864

Quand il reviendra à Venise, le jeune homme aura bien vieilli. Vingt ans auront passé et tous l’auront presque oublié. Il aura pris le titre de chevalier de Seingalt, nom dont il se flatte d’être l’auteur. Chargé de mission par les services secrets de la Sérénissime, il entre alors dans le Plais des Doges par la grande porte. Il fait arrêter petits et grands, raconte ses souvenirs à Lorenzo Da Ponte, inspire sans doute une partie du livret de Don Giovanni, lance des journaux, écrit des pamphlets.

En 1783, à nouveau disgracié, il quitte sa ville et ne la reverra plus. Il couche alors sa vie sur papier. En 1788 il publie avec succès le récit de son évasion. En 1798, Casanova meurt en Bohème.  » Vincent TREMOLET DE VILLERS ( Journaliste français, chroniqueur en Histoire )

CASANOVA Louis ICART
CASANOVA par Louis ICART   » Il n’y a pas de femme au monde qui puisse résister aux soins assidus et à toutes les attentions d’un homme qui vent la rendre amoureuse  » Giacomo CASANOVA

P.S. :   » Casanova fut un très bel homme d’un mètre quatre-vingt-sept. Il avait de l’allure, s’exprimait merveilleusement bien et savoir faire des femmes ses complices. Pour les femmes, c’était un homme disponible, à l’écoute de leurs requêtes et moindres désirs. Ses conquêtes, estimées par ses soins à plus de cent vingt, étaient issues de tous les milieux et classes sociales : soubrettes, aristocrates, comédiennes, religieuses. Casanova est l’expression la plus aboutie du paradis de la liberté sexuelle qu’était alors Venise. Toute l’histoire de sa vie est ponctuée de maladies vénériennes qui se soignaient alors très mal. Mais la plus grave était la syphilis, dite le mal de Naples ou bien encore le mal français. Casanova est mort au château de Dux, édenté, très malade, entouré de domestiques qui le détestaient, oublié du beau monde qui l’avait tant choyé ! Il lui restera l’écriture. Il meurt en 1798  » Stéphane BERN ( Animateur de radio et de télévision, acteur et écrivain franco-luxembourgeois.)

 

Poète, Poème, Poésie …

 » Un poème est l’image même de la vie exprimée dans sa vérité éternelle. Il y a cette différence entre un récit et un poème, qu’un récit est un répertoire de faits détachés qui ne sont reliés par rien d’autre que le temps, le lieu, les circonstances, la cause et l’effet. Un poème créé des actions d’après les formes inchangeables de la nature humaine telles qu’elles existent dans l’esprit du Créateur, qui est l’image même de tous les autres esprits.

L’un est partiel et ne s’applique qu’à une période donnée du temps et à une certaine combinaison d’événements qui ne peuvent jamais se reproduire. L’autre est universel et comprend en soi l’embryon d’un rapport à tous les mobiles ou actions qui peuvent exister dans la variété des possibles de la nature humaine. Le temps détruit la beauté et provoque la désuétude du récit de faits particuliers, dépouillés de la poésie qui devrait les investir, augmente la beauté de la poésie, et offre perpétuellement de nouvelles et prodigieuses applications de la vérité éternelle qui les contient.

C’est pourquoi les épitomés ont été appelés les parasites de l’histoire juste. Ils en dévorent la poésie. Un récit de faits particuliers est un miroir qui obscurcit et déforme ce qui devrait être beau : la poésie est un miroir qui embellit ce qui est difforme.

La poésie s’accompagne toujours de plaisir : tous les esprits sur lesquels elle descend s’ouvrent pour recevoir la sagesse qui est mêlée au ravissement qu’elle procure. Dans l’enfance du monde, ni les poètes eux-mêmes, ni leur auditoire, n’avaient pleinement conscience de l’excellence de la poésie car elle agit d’une façon divine que l’on ne perçoit pas au-delà et au-dessus de la conscience. C’est aux générations à venir qu’il revient de contempler et de mesurer la puissance de la cause et de l’effet et toute la force et toute la splendeur de leur union.

Même aux temps modernes, aucun poète vivant n’a jamais atteint la plénitude de sa renommée. Le jury qui juge un poète appartenant de par sa nature au temps dans sa totalité, doit se composer de ses pairs. Il doit être constitué par le temps à partir des plus éligibles des sages de générations nombreuses. Un poète est un rossignol dans la nuit qui chante pour égayer sa solitude par une douce musique. Ses auditeurs sont comme des hommes transportés par la mélodie d’un musicien invisible qui sentent qu’ils sont émus et attendris et qui pourtant ne savent pas d’où vient leur trouble, ni quelle en est la cause. »  Percy BYSSHE SHELLEY (Poète anglais / Extraits de son ouvrage Défense de la poésie en 1821)

A PERCY BYSSHE SHELLEY
Percy BYSSHE-SHELLEY (1792/1822)

 

 

Aux bains de mer …

 » Sur la plage élégante au sable de velours
que frappent, réguliers et calmes, les flots lourds,
tels que des vers pompeux aux nobles hémistiches,
les enfants des baigneurs oisifs, les enfants riches,
Qui viennent des hôtels voisins et des chalets,
la jaquette troussée au-dessus des mollets,
courent, les pieds dans l’eau, jouant avec la lame.
Le rire dans les yeux et le bonheur dans l’âme,
sains et superbes sous leurs habits étoffés
et d’un mignon chapeau de matelot coiffés,
ces beaux enfants gâtés, ainsi qu’on les appelle,
creusent gaiement, avec une petite pelle,
dans le fin sable d’or des canaux et des trous.
Et ce même océan, qui peut dans son courroux
broyer sur les récifs les grands steamers de cuivre,
laisse, indulgent aïeul, son flot docile suivre
le chemin que lui trace un caprice d’enfant.
Ils sont là, l’œil ravi, les cheveux blonds au vent,

Non loin d’une maman brodant sous son ombrelle,
et trouve, à coup sûr, chose bien naturelle,
que la mer soit si bonne et les amuse ainsi.
Soudain, d’autres enfants, pieds nus comme ceux-ci,
et laissant monter l’eau sur leurs jambes bien faites,
des moussaillons du port, des pêcheurs de crevettes,
passent, le cou tendu sous le poids des paniers.
Ce sont les fils des gens du peuple, les derniers
des pauvres, et le sort leur fit rude la vie.
Mais ils vont, sérieux, sans un regard d’envie
pour ces jolis babys et les plaisirs qu’ils ont.
Comme de courageux petits marins qu’ils sont,
ils aiment leur métier pénible et salutaire
et ne jalousent point les heureux de la terre.
Car ils savent combien maternelle est la mer
Et que pour eux aussi souffle le vent amer
qui rend robuste et belle, en lui baisant la joue,
l’enfance qui travaille et l’enfance qui joue.  » François COPPÉE (Poète français / Poème extrait de son recueil Le Cahier rouge )

plage
Tableaux : Vladimir VOLEGOV

Paul, Gala et Max … le triangle amoureux

GALA SOPHIE TAUBER ARP ERNST ET ELUARD
De gauche à droite : debout gauche Max ERNST – Assise gauche GALA – Assise droite Sophie TAEUBER-ARP et debout droite Paul ÉLUARD

 » C’est une histoire d’amour et d’art, d’inspiration et de passion, dont les échos ont infusé des œuvres majeures du siècle dernier. Un roman vrai, infiniment lié au mouvement surréaliste. Gala, un prénom d’égérie choisi par elle, a emporté quelques clés avec elle. Née le 26 août 1894 à Kazan, sur les bords de la Volga, en Russie, Elena Ivanovna Diakonova, troisième enfant d’une fratrie de quatre, grandit à Moscou au sein d’une famille bourgeoise et cultivée.

Orpheline de père à 11 ans, elle trouve auprès de son beau-père, un avocat éclairé avec lequel s’est remarié sa mère, une figure bienveillante qui lui offre les moyens de poursuivre des brillantes études au lycée Brukhonenko. Férue de littérature et de poésie, l’impétueuse jeune fille, qui affiche précocement son indépendance, côtoie les milieux artistique moscovites.

Une tuberculose dont elle ne guérit pas va bousculer le cours de son existence. Envoyée en 1912 au sanatorium de Clavadel, dans les montagnes suisses près de Davos, l’exilée s’y morfond jusqu’aux neiges de décembre lorsqu’elle croise le regard d’un adolescent mélancolique , Eugène Grindel, qui prendra, quatre ans plus tard, le nom de Paul Éluard, emprunté à sa grand-mère maternelle et qui vient d’avoir tout juste 17 ans.

Les vers fulgurants qu’il griffonne éblouissent Gala. Elle va le convaincre de publier. Plus magnétique que belle, sensuelle et émancipée, la brune à l’esprit raffiné ne tarde pas à inspirer à Paul Éluard l’élan d’un lyrisme fougueux, en même temps qu’ils découvrent l’un et l’autre l’ivresse des premières amours.

Déjà le poète considère sa muse comme sa fiancée, et tandis que l’Europe s’apprête à sombrer dans la tourmente de la Grande Guerre, les amants séparés, qui doivent chacun regagner leur pays, se promettent l’un à l’autre.

Gala et Paul en 1917

Dix huit mois plus tard, malgré les risques qu’elle encourt, l’amoureuse intrépide entreprend de traverser seule l’Europe pour épouser l’homme qu’elle aime. Hébergée sans enthousiasme par les parents Grindel à Montmartre, elle exhorte le poète de venir la rejoindre. Le 21 février 1917 à la faveur d’une permission du poilu, ils unissent leur destin. Gala se convertit au catholicisme pour pouvoir bénéficier d’une bénédiction religieuse. L’année suivante elle met au monde une petite fille, Cécile, dont elle se hâtera de déléguer l’éducation à la famille Grindel, préférant jouir pleinement de sa liberté de femme.

http://www.elpunt.cat
Gala, Paul et leur fille Cécile

Financé par le père du poète, ils emménagent dans une modeste maison du Val-d’Oise.Dans cet immédiat de l’après-guerre, la révolution dadaïste ébauche du mouvement surréaliste, fédère une communauté d’artistes aussi radicaux qu’iconoclastes, qui rêvent de réinventer le monde. Gala et Paul en font partie, fréquentant, dans les volutes de fumée et des nuits sans sommeil, Tristan Tzara, André Breton, Philippe Soupault ou encore Francis Picabia.

Au Sans Pareil à Paris, expose pour la première fois les dessins et collages du peintre allemand Max Ernst, dont l’œuvre fascine aussitôt le poète. Le reconnaissant comme un frère d’âme, ce dernier se rend à Cologne avec Gala pour le rencontrer. Amitié immédiate, coup de foudre à trois !

GALA ERNST ELUARD
Max, Gala et Paul

Quand paraît le recueil Répétitions en 1922, le poète fait appel à Max Ernst pour l’illustrer. La libertine Gala, avide d’expériences, n’entend pas résister au charme fou de l’artiste visionnaire. Pour mieux anticiper peut-être leur inévitable liaison, c’est le poète qui le premier l’encourage, exhibant devant le peintre conquis, les photos de la muse au corps parfait. L’époque n’invite t-elle pas à s’affranchir des carcans bourgeois, à libérer ses pulsions et célébrer l’amour !

Ernst est marié à l’historienne d’art Luise Straus, laquelle prend acte de la relation entre son époux et Gala et constate assez joliment qu’elle reçoit l’amoureux consentement du poète. Max, très épris, décide de quitter sa famille et son pays et s’installe chez ses amis. Durant les années folles, la maison de Saint-Brice-sous-Forêt, qui abrite le triangle amoureux, accueille aussi l’intense effervescence créative de la période. C’est cette atmosphère que l’artiste restitue dans le tableau choral Au rendez-vous des amis où il peint des surréalistes tels que André Breton, Philippe Soupault, Benjamin Péret et se met en scène sur les genoux de Dostoïevski, l’écrivain fétiche de son amante russe.

AU RENDEZ VOUS DES AMIS
 » Au rendez-vous des amis  » 1922 – Max ERNST ( les personnages représentés sont : Louis Aragon, Jean Arp, Johannes T.Baargeld, André Breton, René Crevel, Giorgio de Chirico, Robert Desnos, Fiodor Dostoïevski, Gala, Paul Éluard, Max Ernst, Théodore Fraenkel, Max Morise, Jean Paulhan, Benjamin Péret, Raphaël et Philippe Soupault. ( La toile se trouve au musée Ludwig de Cologne)

en 1923, tous trois emménagent dans un charmant pavillon avec jardin à Eaubonne. Ernst recouvre les murs de fresques ornées de motifs loraux et êtres fantasmiques. Ces œuvres trahissent aussi son obsession de Gala dont il réalise un portrait, nue et mutine, avec un ruban vert flottant autour d’elle. Mais la douceur de vivre se voile bientôt de la douleur du poète. Éluard souffre de partager sa muse plus encore que sa femme. En mars 1924, rongé de jalousie, il disparaît sans un mot.

Mais cette disparition n’apaise pas sa souffrance. Gala lui manque et après deux mois d’absence, il lui adresse de Tahiti une lettre pleine de tendresse, la suppliant de le rejoindre. L’insoumise part le retrouver en Asie accompagnée de Max Ernst. Cependant, en dépit des tensions que traversent désormais le trio, la complicité qui lie le peintre et le poète ne faiblit pas.

La fin du triangle amoureux, qui a tant stimulé la créativité des deux artistes, est inéluctable. En 1929, Paul Éluard devra s’effacer devant un rival plus redoutable. En effet, après un séjour à Cadaquès chez Salvador Dali, le poète rentre seul à Paris. Gala vient de rencontrer celui qui restera l’homme de sa vie. » Sylvie DAUVILLIER (Journaliste, grand reporter, photo-journaliste française)

Au Rendez-vous des amis | La Gazette du Val d'Oise
Gala et Dali