Peindre d’abord une cage …

 » Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre sans rien dire
sans bouger…
Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée
de l’oiseau n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l’oiseau arrive
S’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau
Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter
Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer
alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau. » Jacques PRÉVERT ( Poète, scénariste et parolier  français / extrait de son recueil Paroles / 1945-46)

CAGE ET OISEAU Henriette BROWNE
Tableau : Henriette BROWNE

 

Un oiseau en cage …

 » Un oiseau en cage au printemps sait fortement bien qu’il y a quelque chose à quoi il serait bon. Il sent fortement bien qu’il y a quelque chose à faire, mais il ne peut le faire, qu’est-ce que c’est ? Il ne se le rappelle pas bien, puis il a des idées vagues, et se dit « les autres font leurs nids et font leurs petits et élèvent la couvée« , puis il se cogne le crâne contre les barreaux de la cage. Et puis la cage reste là et l’oiseau est fou de douleur. »Voilà un fainéant« , dit un autre oiseau qui passe, celui-là c’est une espèce de rentier. Pourtant le prisonnier vit et ne meurt pas, rien ne transparaît en dehors de ce qui se passe en dedans, il se porte bien, il est plus ou moins gai au rayon de soleil. Mais vient la saison des migrations. Accès de mélancolie. Mais disent les enfants qui le soignent dans sa cage, il a pourtant tout ce qu’il lui faut ! …  Mais lui de regarder au-dehors le ciel gonflé, chargé d’orage, et de sentir la révolte contre la fatalité en dedans de soi. « Je suis en cage, je suis en cage, et il ne me manque rien, imbéciles ! J’ai tout ce qu’il me faut, moi ! Ah, de grâce, la liberté, être un oiseau comme les autres oiseaux ! « Vincent VAN GOGH (Peintre et dessinateur néerlandais  / Extrait de l’une de ses Lettres à son frère Théo )

 

oiseau en cage
Tableau de Déborah DEVELLIER