A mon balcon cette glycine …

 » À mon balcon cette glycine
tord ses bras fleuris dans le soir,
avec le tendre désespoir
d’une princesse de Racine.

Elle en a la fière langueur
et la mortelle nonchalance ;
et lorsqu’un souffle la balance,
et que le jour traîne en longueur,

Et tarde à partir, et recule
le déchirement tant qu’il peut,
elle exhale une âme d’adieu,
Bérénice du crépuscule !

Le livre glisse de mes mains.
le petit drame se termine.
« Cruel ! » dit au jour la glycine.
les cieux blessés ont des carmins.

Par la haute porte-fenêtre,
mystérieusement, alors,
une des branches du dehors,
comme un geste vivant, pénètre.

Du frémissant encadrement
ce bras jeune et souple s’échappe ;
et je sens sur mon front la grappe
qu’il laisse pendre tendrement !

Tout s’embaume. Et je remercie.
Et, pour lui dire mon amour,
je donne à la fleur, tour à tour,
le nom d’Esther et d’Aricie.

Et je compare, les yeux sur
mon livre tombé sans secousse,
l’odeur plus forte d’être douce
au vers plus ardent d’être pur !

Un divin poison m’assassine !
Et je doute, en le chérissant,
si de ma glycine il descend
ou s’il monte de mon Racine !  » Edmond ROSTAND ( Écrivain, poète, dramaturge et essayiste français – Les Musardises/1911)

GLYCINE claudine POCHAT
Aquarelle de Claudine POCHAT

 

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