HOKUSAI-HIROSHIGE-UTAMARO … Les grands maîtres du Japon / Collection Georges LESKOWICZ

AIX CAUMONT AFFICHE

« Les surimonos, les impressions moelleuses où la couleur et le dessin semblent tendrement bus par la soie du papier japonais et qui sont ces images à la tonalité si joliment adoucie, si artistiquement perdue, si délavée de colorations pareilles aux nuages à peine teintés, que fait le barbotage d’un pinceau chargé de couleur dans l’eau d’un verre, ces images, qui par le soyeux du papier, la qualité des couleurs, le soin du tirage et des rehauts d’or et d’argent, et encore par ce complément du gaufrage obtenu, le croirait-on, par l’appuiement du coude de l’ouvrier sur le papier, ces images n’ayant rien de similaire dans la gravure d’aucun peuple de la terre  ….  » Edmond de GONCOURT

Ce qui est aujourd’hui Tokyo était autrefois Edo. A cette époque, comprise entre 1603 et 1868, sous la dynastie Tokugawa, le Japon était complètement fermé à tout contact avec le monde extérieur, mis à part les marchands chinois, coréens, et hollandais. Coupé du monde occidental pendant presque deux siècles ( 1641/1854 ) le Japon ré-ouvrira ses portes aux étrangers. Le Commodore américain Matthew Calbraith-Perry accoste à Uraga ( baie de Tokyo ) . Il est porteur d’une lettre que lui a remis le président de son pays , à savoir Millard Filmore, et insiste auprès du shogun pour qu’il accepte d’ouvrir ses frontières et son commerce au monde extérieur.Cette période de coupure  s’appelait le Sakoku. Premier traité signé avec les Etats-Unis en mai 1854 ( il s’agit de la convention de Kanagawa) qui ouvrira la voie à d’autres puissances occidentales. En 1868 commence l’ère Meiji.

Tokugawa Leyasu  devint shogun en  1603 après la bataille de Sekigahara  . Il vivait dans un petit village de pêcheurs (quasiment un marécage) appelé Edo. Il s’engagera à ramener la paix dans le pays, et voudra faire de Edo la capitale administrative. Pour se faire, il entreprendra  un gros travail de métamorphose totale. Un jour son vœu se réalisera car elle sera à même de rivaliser avec Kyoto qui était la capitale impériale.

Tokugawa_Ieyasu
Représentation de TOKUGAWA LEYASU
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 » La forêt près du sanctuaire Masaki au bord de la Sumidagawa  » ( 35e vue de la série Cent vues célèbres de Edo  » 1857 – HIROSHIGE
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 » Averse soudaine sur le pont Shin Ohashi et Atake  » ( 58e vue de la série Cent Vues célèbres d’Edo) – 1857 – Utagawa HIROSHIGE
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« Le type populaire  » 1821/1822 ( Série Physionomie de trente-deux types dans le monde moderne ) – Utagawa KUNISADA ( Sert l’affiche de l’expo )

La société fut divisée en différentes classes sociales  : les grands et riches  seigneurs  (daimyô) , les samouraïs ( guerriers issus de la noblesse ou du monde rural) , les paysans qui produisaient le riz et l’alcool qui en était issu (saké ) , les marchands , et  les artisans en accessoires de luxe. Par contre, les acteurs, artistes, poètes, courtisanes ou personnes pauvres et modestes, étaient considérés comme des marginaux. Chaque catégorie ayant son quartier pour éviter les problèmes.

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 » Jûro Sukenari est tué par Nitta Shirô Tadatsune au cours d’une bataille à l’âge de 22 ans  » ( 25e scène de la Série La revanche des Frères Saga) – 1843/47 – Utagawa HIROSHIGE

Les seigneurs du pays (  Daimyô  ) se verront contraints  de faire construire et vivre avec leur famille,  dans des demeures somptueuses et fort coûteuses à Edo ; un style de vie qui était, à la longue, très difficile à maintenir et entraîner parfois leur ruine. Le shogun leur imposait par ailleurs, de voyager sans cesse  dans tous le pays et revenir souvent auprès de lui pour lui faire des compte-rendus de ce qu’ils voyaient et bien entendu, il  leur donnait de nouvelles instructions pour qu’ils repartent à nouveau en voyage. Pendant ce temps, les marchands, vers qui les Daimyô  se tournaient souvent pour leur emprunter de l’argent, s’enrichissaient. De ce fait leur statut changera et leur permettra, eux aussi, de  faire connaître ce qu’ils appréciaient que ce soit en art, en littérature, en spectacles et d’imposer leurs goûts.

Le terme Ukiyo avait à l’origine un sens assez solennel, bouddhiste, philosophique et plutôt pessimiste. Curieusement, il sera repris au XVIIe siècle par les habitants de Edo, lesquels vont vouloir en changer totalement le sens, le rendre plus optimiste, plus zen, voire même parfois plus humoristique et décalé . Il deviendra alors celui du divertissement.

 » Vivre uniquement le moment présent, se livrer tout entier à la contemplation de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier et de la feuille d’érable. Ne pas se laisser abattre par la pauvreté et ne pas laisser transparaître sur son visage, mais dériver comme une calebasse sur la rivière : voilà ce qui s’appelle l’Ukiyo  » ( Asai Ryoi emploie pour la première fois le terme Ukiyo dans ses Contes du monde flottant (1665)

L’Ukiyo-e ( tableau du monde flottant ) reste surtout le terme donné aux  estampes.C’est un art qui est né à Edo. Il représentait  un nouvel art de vivre, un monde plein de poésie, raffinement, rêverie, s’inspirant des traditions, de la nature, des paysages, de la flore, la faune, la vie quotidienne , mais qui traite aussi du monde du théâtre, des acteurs du Tabuki, des  cérémonies du thé, de l’amour, des geishas, des courtisanes, des plaisirs futiles, des images érotiques(shunga) ….

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 » Faucon sur un pin  » 1853 – HIROSHIGE ( Ce type d’estampe appelée kachôga fait partie des adaptations japonaises de fleurs ou oiseaux que l’on pouvait trouver  en Chine sous la dynastie Ming et Qing. Hiroshige et Hokusai furent les deux plus importants maîtres dans ce genre.
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 » Travail d’aiguille  » 1794/95 – Kitagawa UTAMARO
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 » La courtisane Shungetsu dans sa loge  » ( Série des Huit Vues dans le quartier du plaisir ) – Fin 1832 – Utagawa SADAKAGE
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 » Femmes de la Cour admirant des cerisiers  »  1858 (fait partie d’un triptyque )Utagawa UTAMARO

Au départ, quasiment une illustration qui deviendra un art à part entière. – Telles des cartes postales, ou tel que le ferait un média de nos jours , elles permettaient de mieux connaitre, voir d’admirer, ou de conserver en souvenir les images de la vie citadine. Apprécié, au départ, par une classe plutôt populaire, et qui fin du XVIIIe siècle touchera fortement les élites.

Ce n’est pas un art qui restera figé. Tout au contraire, il va  considérablement changer, se développer, ne serait-ce que par les techniques qui se modernisent  : les premières estampes ( sumizuri-e) étaient à l’encre de chine noire, jusqu’au jour où la demande de couleur se fit plus pressante. C’est ainsi que naîtront les tan-e, (utilisation de tan soufré qui donnait une couleur orangée), puis les beni-e (avec du rouge) et les urushi-e(avec du noir), et enfin  les benizuri-e qui furent les première estampes couleur à être imprimées. Le premier artiste à réaliser ce genre d’estampes polychromes dites de brocart (nishiki-e) fut Suzuki harunobu en 1775. Sept ans plus tard, le maître du genre sera Kitagawa Utamaro.

Le dessinateur (eshi) n’est pas tout seul dans la réalisation d’une estampe. C’est un travail d’équipe. Il donne son dessin au graveur ( horishi ) qui la confie à l’imprimeur (surishi) après l’avoir transféré sur bois. C’est une coordination qui doit être en parfaite osmose  pour que la pièce finale soit de très bonne qualité. La qualité étant un critère important pour la vente.

Autre petit point historique à savoir : la gravure sur bois ( à l’origine chinoise ) sera employée au Japon au VIIIe siècle pour y imprimer, au départ, des textes sacrés.

L’hôtel de Caumont à Aix-en-Provence, nous fait entrer dans le monde enchanteur des estampes, au travers d’une exposition mettant en lumière 200 pièces de la merveilleuse collection de l’entrepreneur franco-polonais Georges Leskowicz, reconnue comme étant l’une des plus importantes au monde, riche en totalité de 1800 pièces signées par les grands maîtres du genre comme Hokusai (le virtuose et ses incroyables paysages )  –Hiroshige (intéressé au départ par les portraits, puis se tournera avec toujours autant de sensibilité vers les paysages, les fleurs etc..) – Utamaro (et ses beaux portraits de geishas et courtisanes) – mais aussi Gakutei ( élève de Hokkei et donc influencé par Hokusai . Il réalisera des estampes, des surimonos, et écrira des poèmes assez drôles) ,- Sharaku (spécialisé dans les portraits d’acteurs de théâtre . Il a été une grande source d’inspiration pour Toulouse Lautrec) –  Kunisada ( a débuté lui aussi avec les acteurs du Kabuki, puis s’est spécialisé avec énormément de raffinement dans les surimonos) , Shinsai ( fut élève de Hokusai. Il débute dans le paysage, puis se spécialise avec grand talent dans l’art des surimonos) , Hokkei ( Un ancien poissonnier, élève de Hokusai. Un  grand observateur de la nature. Il a réalisé un nombre important de surimonos et s’est distingué dans l’art de l’illustration pour des livres érotiques) et bien d’autres … des pièces que certains musées rêveraient d’avoir !

L’expo s’intitule :  »  HOKUSAI – HIROSHIGE – UTAMARO – Les grands maîtres du Japon – La collection Georges Leskowicz  » jusqu’au 22 mars 2020 ( Estampes, Surimino, objets, documents, photos, vidéos)

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Georges LEIKOWICZ
AIX Kosode
Kosode décoré de vagues et de fleurs de pivoines, iris, chrysanthèmes et mauves / 1800 – Prêt du Musée national des Arts asiatiques Guimet à Paris

Georges Leskowicz a hérité le goût des collections de son père Alexander. Celui-ci avait une grande passion pour les livres et manuscrits rares, donc précieux. En ce qui concerne son fils, c’est l’art japonais qui va l’intéresser. Pour parfaite sa culture de la collection dans le domaine de l’Ukiyo-e, il va se former auprès de personnalités compétentes,  très connues et réputées à l’échelle internationale. Sa fondation, créée en 2015, a pour but de permettre au tout à chacun de découvrir les pièces magnifiques

Cette promenade colorée dans ce monde flottant ancestral , nous conduit, au travers d’un parcours thématique,  dans le monde des Surimonos ( choses imprimées ) – Ils représentent la quintessence des estampes japonaises , gravures sur bois  précieuses, raffinées,  exceptionnelles, rares, car faites en très peu d’exemplaires, commandées par  une clientèle de la haute société japonaise, souvent des intellectuels, érudits, lettrés, ou personnalités culturelles, pour un usage privé ( on les offrait, par exemple, pour fêter le Nouvel An).

Ces Surimonos sont luxueux et coûteux de par les matériaux qui étaient utilisés, soyeux, avec de très belles couleur, fabriqués avec un papier blanc/opaque de qualité qui se compose de fibres de mûrier et de colle ( le hôsho). Leur éclat vient du fait que l’on ajoutait parfois de la poudre de mica et des pigments ( cuivre, laiton, étain, or ou argent) – L’effet relief structuré quant à lui, était obtenu par une technique de gaufrage.

AIX Acteur Danjuro
 » L’acteur Tchikawa Danjüro VII dans le rôle de Soga no Gorö et Omi no Okane  » – Surimino / 1818/1820 – Utagawa KUNISADA

Les textes imprimés sont soit des courts poèmes (sans rimes), soit des références littéraires issus d’œuvres classiques, ou bien des mots d’humour et d’esprit ( kyôka « poèmes fous »). La peinture et le texte y sont étroitement liés. C’est un art peu connu en Europe. D’ailleurs peu d’expos les mettent à l’honneur, la dernière en date était celle du Musée national d’arts asiatiques Guimet  » Meilleurs vœux du Japon  » en 2016 .

AIX Fuji au printemps
 » Nouveau Fuki au printemps  » – 18101829 – ( Surimino ) Utagawa TOYOHIRO
AIX La rivière Sumida
 » Vue sur le fleuve Sumida  » Surimino – (détail – Série Toutes les sortes de chevaux ) 1822 – HOKUSAI
AIX Deux dames admirant des cerisiers.jpg
 » Deux dames de la Cour admirant les cerisiers  » Surimino / 1820 – Yashima GAKUTEI
AIX Le coquillage
« Le coquillage violet  » – Surimino – 1821 – HOKUSAI