La patineuse …

 » Elle évolue à sa vitesse
et glisse au dessus de la glace
où elle apparaît tel un ange
hésitant comme un papillon
Elle vire et vole en triple saut
Et puis redémarre aussitôt
et danse des pas merveilleux
dans la musique en harmonie
C’est si envoûtant si joli
que l’on n’ose pas dire un mot
lorsqu’elle fait le tour de la piste
dans l’étendue blanche et sublime. » Patrice SALZENSTEIN ( Poète français )

( Vidéo : Tessa VIRTUE & Scott MOIR –  )

Héléna RUBINSTEIN – La collection de Madame …

RUBINSTEIN collection de Madame

«  Elle aimait se faire toujours photographier à proximité de ses objets. Elle se présentait ainsi comme une femme d’avant-garde qui mettait sur le même plan l’Occident et l’Afrique. Au-delà de son personnage flamboyant et la façon dont elle avait pu embellir sa vie, elle avait un rapport authentique avec cette collection. Elle utilisait aussi ces œuvres fortes pour tester les gens à qui elle avait affaire. Cela la mettait à part. C’était audacieux pour une femme à l’époque.  » Hélène JOUBERT ( Responsable de l’Unité patrimoniale Afrique au musée du Quai-Branly Jacques Chirac à Paris)

Lorsque l’on entend le nom d’Héléna Rubinstein, on pense avant toute chose à la célèbre marque de cosmétiques dont elle fut la fondatrice . Dans ce domaine, elle a voulu sublimer l’image de la femme et comme le disait si justement Jean Cocteau elle fut l’impératrice de la beauté. Si on a dit qu’elle était une féministe,  c’est pas franchement dans le sens propre de ce terme, mais plutôt par le biais de la beauté qu’il faut le comprendre . En effet, elle a beaucoup œuvré pour la beauté de la femme et  cela a été pour elle un véritable moteur.

Madame, 1m47 (certains disent 1m42)  a été une travailleuse acharnée , une rebelle au caractère bien trempé, un brin autoritaire, moderne, non conformiste,  une rigoureuse et redoutable   femme d’affaires et une collectionneuse compulsive, dans ce dernier domaine comme en beauté, elle fut une pionnière. Sa vie est un véritable roman !

Il est vrai que l’on connait moins ce pan de sa vie : collectionneuse et pas qu’un peu :  une grande, intuitive, curieuse,  avertie, visionnaire, avant-gardiste. Collectionneuse particulièrement en  art africain et océanien. Elle commence cette passion en 1908,  fera l’acquisition de 400 pièces  jusqu’en 1960, lesquelles étaient installées  dans ses appartements de Paris, Londres  et New York.  Après son décès, la collection totale fera l’objet de trois ventes aux enchères à New York et seront alors réparties un peu partout dans le monde . Compte tenu du fait que ce sont vraiment des pièces rares, d’une grande qualité, leur prix a atteint ( et continue d’atteindre encore récemment) des records.Elle a toujours eu un goût très sur pour les choisir.

RUBINSTEIN masque Dan Ngere
Masque féminin Dan- Côte d’Ivoire- Région de Man XIXe siècle ( Ex.Coll.Rubinstein / Désormais Collection particulière) ( Cette pièce illustre l’affiche de l’expo)

Ses ventes aux enchères ce sont faites parce que la famille n’était  absolument pas intéressée par ces collections et que de son côté, elle n’a pas eu envie d’en faire don à un quelconque musée ou créer une Fondation qui s’en serait occupée. Cette collection, elle l’a souvent dit, a représenté  sa vie et elle n’a pas pensé que tout le temps qu’elle y avait  consacré, l’argent dépensé , les efforts fournis,  et les ressentis éprouvés, puissent être quelque chose de transmissible. Son  souhait fut qu’elles soient dispersées et ses exécuteurs testamentaires ont respecté ce choix.

RUBINSTEIN et ses collections appartement de Paris
Héléna RUBINSTEIN dans son appartement de Paris avec certaines de ses œuvres

Pourquoi une pionnière ? Tout simplement parce que le marché de ce type d’art commençait à peine à se développer à Paris et qu’ elle fut l’une des premières à les avoir faits connaître, fascinée par ces masques et autres représentations figuratives, leur expressivité, la façon dont les visages étaient  traités.

RUBINSTEIN masque SENOUFO Côte d'Ivoire collection privée
Masque Senoufo Côte d’Ivoire ( Ex.Coll.Rubinstein / Désormais collection particulière)
RUBINSTEIN Masque féminin Dan
Masque féminin Dan / Côte d’Ivoire, région de Man XIXe siècle ( Ex.Coll Rubinstein / Désormais Collection privée)
RUBINSTEIN Figure féminine du Lefem Bamileke Chefferie Bangwa Cameroun, XIXe siecle
Figure féminine du Lefem Bamileke Chefferie Bangwa/ Cameroun XIXe siècle . Il s’agit là de l’une des pièces maîtresses de l’expo- Rubinstein l’a acquise en 1930 lors de l’exposition d’art africain et océanien qui se tenait à Paris -Elle faisait partie de la collection de Charles Ratton  – ( Ex Coll. Rubinstein / Fait désormais partie des collections du musée Dapper à Paris)

 

Elle s’est même battue non seulement pour leur reconnaissance, mais pour la valorisation de ces arts premiers qu’elle voulait voir devenir des «  beaux arts « . Héléna Rubinstein s’est toujours sentie très proche de ses œuvres, elle voyait en elles beaucoup de profondeur, de spiritualité et au fil du temps,  elle s’est forgée une grande connaissance historique à leur sujet , alors qu’au départ elle affirmait manquer totalement de culture générale. Mais elle a persévéré, appris des autres et des livres, et ce savoir, associé à son intuition, lui ont permis de mieux connaître des œuvres que l’on peut qualifier d’exceptionnelles et qu’elle a réussi à acquérir .

RUBINSTEIN Kota Gabon The Kreeger collection de Washington
Kota/Gabon ( Ex coll. Rubinstein / Désormais The Kreeger Collection à Washington )

Elle a été amenée à la collection et découvert  les arts premiers  par son ami le sculpteur Jacob Epstein. Ce dernier avait une conception de l’art qui dépasser les frontières de l’Europe, pour lui l’art ne s’arrêtait pas là, il était universel. C’est la raison pour laquelle il a été fortement influencé par d’autres cultures et notamment africaines, océaniennes, indiennes, améridiennes etc….  Avec lui, Héléna Rubinstein a fait ses premiers pas dans ce type d’art et elle a fréquenté ceux qui s’ y intéressaient aussi à l’époque comme par exemple André Derain, Maurice de Vlaminck ou Pablo Picasso.

Elle fréquente les cercles intellectuels, de nombreux artistes ( écrivains, sculpteurs, peintres parmi lesquels : Louise de Vilmorin, Van Dongen,  Modigliani, Cécile Sorel, Réjane, la comtesse Greffhule, Pablo Picasso, Colette, Misia Sert, Salvador Dali, Marc Chagall, louis Marcoussis, et divers autres ) , les galeries d’art, les marchands, les ventes publiques,  l’Hôtel Drouot, se tient également au courant des éventuelles mises à la vente de ces objets par des collectionneurs etc…  et commence sa collection avec frénésie et boulimie Elle a un flair étonnant pour dénicher des pièces remarquables et assez d’argent pour les acquérir. Une partie viennent du Nigéria, Cameroun, Côte d’Ivoire, République démocratique du Congo. On y trouve des objets utilitaires de la vie quotidienne  , des instruments de musique, des masques, des étriers, des poulies … C’est assez éclectique, surprenant et inattendu.

 

RUBINSTEIN collection privée Etrier de poulie de métier à tisser baoulé Côte d’Ivoire, XIXe siecle.
Étrier de poulie métier à tisser – Côte d’Ivoire XIXe siècle ( Ex.Collection Rubinstein/Désormais Collection particulière )

Le musée du Quai Branly-Jacques Chirac a souhaité se tourner sur cet aspect de sa vie  au travers d’une superbe exposition intitulée :

 » Héléna RUBINSTEIN – La collection de Madame  » … Jusqu’au 28 juin 2020 laquelle réunit une soixantaine de pièces issues de sa collection ainsi que de nombreuses photos . Le musée en détient cinq, les autres viennent de collections particulières et de prêts issus d’institutions internationales.

RUBINSTEIN poterie funéraire représentantun démon Amérique du sud 200 avant JC - 600 après JC musée branly
Poterie funéraire représentant un démon / Amérique du Sud 200 avant J.C. – 600 après J.C ( Ex Coll.Rubinstein / Désormais Musée du Quai-Branly Jacques Chirac à Paris )
RUBINSTEIN tête funéraire Krinjabo Anyi Cote Ivoire musée du quai Branly
Tête funéraire Krin Jabo Anyi / Côte d’Ivoire ( Ex.Collection  Rubinstein / Fait désormais partie des collections du Musée du Quai-Branly Jacques Chirac à Paris )
RUBINSTEIN statue d'ancêtre Adu Zatua Ile de Nias XIXe siècle Musée quai Branly
Statuette ancêtre Adu Zatua-Île de Nias XIXe siècle ( Ex.Coll.Rubinstein /Désormais collections du Musée du Quai-Branly Jacques Chirac à Paris)

Alors qui était vraiment Héléna Rubinstein … C’est ce que je vous invite à découvrir :

Chaja Rubinstein est née en 1872 dans un quartier juif orthodoxe de Cracovie (Pologne), aînée de huit enfants ( des filles). Dès son plus jeune âge, elle affirme un caractère très difficile, rebelle, pas très portée sur les travaux ménagers qu’on lui demande de faire pour aider sa mère. Elle s’oppose de toutes ses forces à un mariage arrangé et décide d’échapper à la vie qui l’attend en partant, au départ, pour Vienne où elle sera vendeuse dans le magasin d’une sœur de sa mère, puis en embarquant seule sur un paquebot qui l’emmène à Melbourne (Australie) en 1896. C’est lors de la traversée qu’elle change son prénom en Héléna. L’histoire raconte qu’elle emportera avec elle, les petits pots de crème que sa mère aurait glissé dans ses valises ( 12 au total) et qui auraient été réalisés par deux chimistes hongrois qui étaient ses amis.

Même si ses relations avec sa famille  furent assez compliquées, elle a toujours cherché au fil des années qui suivront, à l’aider.  Pauline, Manka, Stella et Sanska, ses sœurs,  ont travaillé avec elle.

A Vienne, elle s’était mise à concocter dans l’arrière boutique d’un pharmacien qui la perfectionne en cosmétique, des crèmes destinées aux visages des femmes, avec pour base, les petits pots de maman dont elle tentera de reproduire la composition en l’améliorant et en la perfectionnant.. En arrivant à Melbourne, elle continuera encore . Afin de gagner de l’argent, elle sera serveuse. Elle y fait des rencontres, notamment des personnes qui lui parlent de marketing et lui prodiguent des conseils pour se lancer en tant que femme d’affaires . Après avoir fait de nombreux essais avec ses crèmes, des erreurs aussi, elle arrive au résultat qu’elle escomptait. Elle les commercialise,   fait des ventes par correspondance et finit par se faire connaître, être reconnue, et ouvrir un premier institut en 1902 , elle l’appelle La Maison de Beauté Valaze.

En 1906, elle rencontrera un journaliste qui deviendra éditeur :  Edward William Titus. Il est beau, cultivé, elle en tombe amoureuse. Ils se marient en 1908. C’est lui qui la surnomme Madame la première fois. Si au départ, il fut attiré par l’énergie et le charisme de Madame, au fil du temps il ne supportera plus son caractère bien trempé. Il est plutôt du genre à aimer la maison et la famille, elle pas vraiment. Il est coureur, la trompe, elle est jalouse, lui fait des crises terribles. Il se fait pardonner en lui offrant des bijoux hors de prix et vu la collection (évaluée à 1 million de dollars )  qu’elle avait, on peut supposer que Monsieur est allé souvent voir ailleurs … même si elle en a acheté elle-même un certain nombre. Ils vont se séparer en 1917, puis divorceront en 1938. Le décès de Titus va énormément l’attrister.

Ils auront deux fils : Roy ( 1909 )  et Horace 1912 ). Héléna Rubinstein aime ses enfants mais n’est pas une mère très présente, mais curieusement envahissante . Ils en souffriront beaucoup

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Six ans plus tard, en 1908, elle a véritablement confirmé son savoir-faire, elle décide de partir pour Londres, emportant avec elle une crème dite miraculeuse qu’elle a mis au point. Elle ouvre un nouveau institut dans un quartier huppé. Elle achète des espaces publicitaires, se fait une réputation dans toute l’aristocratie londonienne et le bouche à oreille va merveilleusement fonctionner.  Elle entend parler d’un salon réputé de Paris qui est mis en vente rue du Faubourg Saint-Honoré. Elle l’achète et part pour la capitale. En 1913 elle ouvre son premier laboratoire à Saint-Cloud et collabore avec des chimistes. Un second laboratoire verra le jour, quelques années plus tard,  à Long Island aux Etats-Unis.

RUBINSTEIN dans son labo à Saint Cloud
Héléna Rubinstein dans son laboratoire de Saint-Cloud

A l’aube de la première guerre mondiale, en 1914,  elle part pour New York, seule, laissant derrière elle mari et enfants,  bien décidée à conquérir les Etats-Unis. Premier institut entre la 15e rue et la 49e avenue. Un véritable temple de la beauté décoré avec de splendides sculptures. Une école de beauté verra le jour également, ainsi que d’autres instituts à Boston et Chicago. Elle se bat dans son domaine car elle a face à elle : Estée Lauder et Elisabeth Arden, qui sont déjà très connues sur le marché américain. Des rivales ! La seconde a vu l’arrivée de Rubinstein d’un très mauvais œil. A chaque fois qu’elles se rencontreront, elles ne s’adresseront pas la parole, et lorsque Héléna ouvrira son institut, Elisabeth sera tellement furieuse qu’elle en ouvrira un dans la même rue. Elles se livreront une lutte sans pitié.

En 1938 elle épouse  Artchil Gourielli Tchkonia, vingt-trois ans de moins qu’elle (eh oui Madame était un peu une cougar de l’époque …), bel homme, élégant, avec une certaine classe  . Qu’importe la différence, il est prince et elle devient princesse ( elle aimait qu’on l’appelle ainsi ). Par contre, c’est un prince qui aime se laisser vivre, travailler un minimum  et jouer au bridge   ! Leur mariage va durer 17 ans, jusqu’au décès d’Artchil en 1955. Elle hérite de sa fortune. Ce fut l’une des clauses de leur contrat de mariage.

RUBINSTEIN Artchil son époux et Héléna
Héléna et son second marie Artchil

Sept ans plus tard elle retrouve Paris qui a souffert de la guerre. Son appartement a été saccagé, son laboratoire de Saint-Cloud détruit, son salon de beauté pillé et ses comptes en banque parisiens  vidés. Fonceuse et déterminée, elle veut tout recommencer, fabrique de nouvelles crèmes, retrouve une clientèle aisée et son institut son aura. Idem à Londres où elle ouvrira une nouvelle enseigne compte tenu que la première a complètement été, elle aussi, détruite par un bombardement.

Le décès de son second fils Horace en 1958 dans un accident de voiture, la plonge dans une tristesse immense car des deux enfants il était son préféré. Au départ, elle s’enferme dans un mur de silence, puis décide de reprendre ses affaires en mains..

J’ai parlé de son goût pour les collections d’art africain et océanien, mais Héléna Rubinstein a aimé fréquenter, s’entourer, s’intéresser à bon nombre de peintres et de sculpteurs, de les soutenir, et ce même lorsque leur travail  ne correspondait pas franchement à ses goûts . C’était souvent par amitié qu’elle le faisait . Non seulement elle fut leur mécène, mais elle leur rendait visite régulièrement dans leurs ateliers, les invitait régulièrement à déjeuner ou dîner.

C’est elle qui s’est occupé de la création des produits de maquillage utilisés par Joséphine Baker pour sa Revue Nègre.

Elle a acquis un très grand nombre de tableaux signés Laurencin, Juan Gris, Picasso, Braque, Matisse, Chagall, Ribera, Kahlo et autres … Elle fut aussi la muse de Paul César Helleu, Raoul Dufy, Sarah Lipska, Marie Laurencin qui l’ont représentée. Les sculptures de têtes, bustes ou corps de femmes ont eu une grande importance pour elle. Qu’elles soient en bois africain, en verre opaline ou en marbre, elles ont tenu une place de choix dans ses collections notamment celles de Elie Nadelman ou Chana Orloff.

Héléna Rubinstein a éprouvé une grande passion pour la mode. Elle fut une des premières clientes de Saint Laurent, mais l’amie de Dior, Chanel, Lanvin, Balenciaga et Schiaprelli.

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Héléna Rubinstein devant les différents portraits que l’on a pu faire d’elle

Elle est morte à New York en 1965 à l’âge de 93 ans, en laissant derrière elle un empire immense  – La Maison Rubinstein sera revendue à L’Oréal en 1988.

RUBINSTEIN statue Bamana région Sikasso Ganadougou Collection privée
Statue Bamana- région Sikasso Ganadougou ( Ex.Coll.Rubinstein/Désormais collection particulière)