La marquise ARCONATI VISCONTI – Femme libre et mécène d’exception …

Arconati la marquise en 1870
La marquise en 1870 – Cette photo sert d’affiche à l’exposition

«  J’ai fondé ma vie sur cette croyance que les œuvres utilitaires n’étaient pas toutes les plus utiles et que les choses utiles entre toutes, les choses humaines par excellence étaient les Lettres et les Sciences par lesquelles se créé lentement une humanité supérieure.  » La marquise expliquant le but de son mécénat.

 » La fille de Mr Peyrat est une femme d’esprit millionnaire et de plus marquise. Fortune et couronne, elle les a conquises à la force du poignet et elle entend se servir intelligemment de l’une et prodiguer démocratiquement l’autre. On a conté mille aventures, écrit maintes légendes sur la vie de la marquise. Vérité ou mensonge, tout bien compté la marquise n’est pas une femme vulgaire. C’est une femme douée merveilleusement pour la séduction, qui a pris le cœur humain pour instrument et en joue en grande artiste et virtuose accomplie. Elle va certainement occuper à Paris, en raison même de sa personnalité, par le bruit fait depuis longtemps autour de son nom, par les mystères qui l’enveloppent de cette captivante poésie de l’inconnu, et par ses amitiés, une situation dans le monde parisien. C’est par ce côté, toute de vie extérieure, qu’elle appartient à la chronique. …  » Octave MIRBEAU (Écrivain, critique d’art et journaliste français –  Article dans Le Gaulois en 1880)

Je ne sais si, parmi vous, il y en a qui ont déjà entendu parler de cette femme, ou non. Quelle que soit la réponse, j’espère vivement que mon article vous permettra de la re-découvrir ou de la connaître. C’est une chance que le musée des Arts Décoratifs lui rende hommage au travers d’une exposition. Elle s’intitule :

 » La marquise ARCONATI VISCONTI – Femme libre et mécène d’exception «  jusqu’au 15 mars 2020, en partenariat avec la chancellerie des universités de Paris – Une centaine de pièces, issues de ses collections, y sont présentées, ainsi que des photos, des archives, des documents, des objets etc…, des pièces diverses et variées  qui sont d’autant plus intéressantes qu’elles  couvrent  différentes époques : Moyen-Âge, Renaissance, Révolution française et XIXe siècle.

Marie-Louise Peyrat, qui deviendra par son mariage la marquise Arconati Visconti, fut une femme lettrée, intelligente,  passionnée de littérature ( avec une préférence pour Machiavel, Montaigne, Montesquieu, Voltaire, Villon et Rabelais) , un soupçon excentrique, une originale aimant  rouler elle-même ses cigarettes, une érudite qui s’est vraiment intéressée à la culture, à l’art et aux Lettres dès son plus jeune âge. Éprise de liberté, d’indépendance, elle fut une républicaine engagée très proche des politiciens, des universitaires et des intellectuels de son temps, une philanthrope.

En tant que généreux mécène, cette figure de la Belle-Époque surnommée la bonne fée  (par Émile Molinier)  a 1)  soutenu financièrement  l’École des Chartres, le Collège de France, École pratique des hautes études ;  2 ) protégé les musées : musée du Louvre  (Elle  fut membre fondateur de la Société des amis du Louvre  ) , des Arts Décoratifs, et Carnavalet,  en leur faisant don d’œuvres issues de ses collections ; 3)  fut l’une des premières bienfaitrices de l’Université de Paris ; 4 )  a permis la construction de l’Institut de Géographie. Par ailleurs, elle a créé , outre de très nombreux  prix, bourses pour la recherche en médecine et autres subventions diverses , une fondation pour venir en aide aux familles des policiers victimes dans l’exercice de leur profession

Elle a aimé s’entourer de personnes cultivées et ayant un bel esprit. Parmi ses proches ou les personnes ayant fréquenté régulièrement le Salon qu’elle tenait , le mardi et le jeudi, dans son hôtel particulier de la rue Barbet-de-Jouy, et où l’on débattait sur différents sujets, on trouvait : Alphonse PEYRAT ((son père. Un journaliste, homme politique, historien, polémiste. Un père qu’elle a  adoré ) – Jean JAURÉS  (homme politique qu’elle a admiré assez longtemps jusqu’à ce que leurs relations se détériorent en raison de leurs  différences d’opinions politiques avec le temps)   – Alfred DREYFUS  ( ils ont été très amis, elle l’a soutenu sans relâche et ont échangé une très longue correspondance jusqu’en 1923, notamment lors de sa détention.  )  – Victor HUGO  ( ami de son père, ce dernier demandera à l’écrivain d’être le témoin de mariage de sa fille )  – Léon GAMBETTA  ( lui aussi un ami de son père. Le bruit a couru qu’il fut amant de la marquise et qu’il souhaitait l’épouser. Elle a toujours nié cette rumeur ) – Louis LIARD   (recteur de l’Académie de Paris. C’est à lui qu’elle remettra, à deux reprises, des sommes d’argent conséquentes pour l’Université des Sciences et l’Université des Lettres de Paris ) – Louis METMAN ( Conservateur au musée des Arts Décoratifs, collectionneur, un éminent défenseur de l’art et qui fera partie de son cercle d’amis) – Auguste MOLINIER  (Bibliothécaire et historien  – Un défenseur de Dreyfus,  proche de la marquise. En hommage à cet homme elle fondera en 1904 un prix à l’École des Chartres) – Emile MOLINIER ( Conservateur et historien de l’Art )  –  Raoul DUSEIGNEUR ( antiquaire, expert, son compagnon, l’ami fidèle, celui qui sera de bon conseil pour gérer sa fortune. Lorsqu’il décède elle est inconsolable) – Gabriel MONOD ( l’autre ami fidèle, agrégé d’histoire, fondateur de la Revue Historique, celui qui, très probablement, l’a amené à s’intéresser aux grandes écoles et universités ) –Raymond KOECHLIN  (journaliste en politique étrangère et collectionneur )- Paul VITRY (historien de l’art et conservateur au musée du Louvre) – Raymond POINCARÉ et Aristide BRIAND  ( tous deux avocats et hommes d’État français) – sans oublier Georges CLÉMENCEAU (homme d’État français) et Émile COMBES ( un politique français )

Comme vous aurez pu le constater il n’y a pas de nom de femmes. C’est, semble t-il Léon Gambetta qui lui aurait suggéré de n’en inviter aucune !

Par ailleurs, elle fut  une collectionneuse avertie, réunissant,  dès 1890,  des livres précieux, des meubles, des bijoux, des boiseries du Moyen Âge et de la Renaissance ( ses deux époques de prédilection ) , des pièces d’orfèvrerie, de la vaisselle, dont une grande partie sont réunis au sein même de cette exposition. A la mort de son mari, elle a hérité d’une immense fortune, c’est ce qui lui a permis de l’utiliser pour ses collections, mais surtout pour en faire bénéficier l’enseignement, les bibliothèques et l’art au travers de ses généreux dons.

C’est Émile Molinier; qui était alors le conservateur du musée de Cluny,  qui, au départ, fut l’instigateur de son goût pour les collections. Un goût qui s’est, par la suite, amplifié avec celui qui a partagé sa vie : Raoul Duseigneur .

Marquise service à café
 » Service à petit déjeuner  » attribué à Michel-Victor ACIER – Allemagne Manufacture de Meissen vers 1780/1790  en porcelaine – ( Musée des Arts Décoratifs / Paris )

 

Marie Peyrat est née en 1840 à Paris. Elle est la fille d’Alphonse Peyrat, un journaliste proche de Victor Hugo,  rédacteur en chef dans le quotidien La Presse, qui deviendra député à l’Assemblée nationale, puis sénateur. Désireux de vouloir séparer l’église de l’État, on lui doit la paternité de la célèbre phrase que son ami Léon Gambetta reprendra à son compte, dans ses réunions électorales, quelques mois après que Peyrat l’eut prononcée en 1876  :  » Ce qui est redoutable, c’est le parti clérical. Voilà l’ennemi « .

Alphone PEYRAT
Alphonse PEYRAT

Marie a grandi dans un milieu pas très aisé (lors de son mariage elle avouera n’avoir eu pour dot qu’une robe et une paire de chaussures) . Son père lui a inculqué des principes républicains, anti-cléricaux, et des convictions philosophiques, auxquels elles restera fidèle toute sa vie.. C’était une jeune fille intelligente, bavarde, curieuse, s’intéressant à des tas de sujets et engageant des discussions à leur propos avec beaucoup de passion et d’esprit.

C’est en assistant,  en auditeur libre, aux cours  donnés  à l’École des Chartres qu’elle rencontre celui qui deviendra son prince charmant : un érudit, Gianmartino Arconati Visconti, né en France, mais issu d’une très riche famille de Milan. Lui aussi a un père patriote,  très porté sur la politique, ce qui lui vaudra d’être exilé de son pays. Il a donc vécu en Belgique, en France jusqu’à ce qu’il puisse retrouvé sa terre natale en 1840. Apparemment l’exil ne l’avait pas assagi, puisqu’il a participé à l’insurrection de son pays en 1848 .

Gianmartino ARCONATI VISCONTI 2
Gianmartino ARCONATI VISCONTI

Le mariage de Marie et Giammartino a lieu en 1873. Elle a Victor Hugo pour témoin. Malheureusement, leur union ne va pas durer longtemps compte tenu que son époux meurt trois ans plus tard à Florence, d’une fièvre typhoïde  – Elle hérite d’une énorme fortune et de tous ses biens – On note, entre autres : un château en Belgique, un hôtel particulier à Paris, une magnifique villa sur les bords du lac de Côme, sans oublier des résidences à Rome, Florence, Milan, des œuvres d’art et  des comptes bancaires bien remplis.

Elle aurait pu se laisser vivre confortablement, dépensant son argent de façon futile. Mais il n’en sera pas ainsi. Elle va mettre sa fortune au service de l’art, des Lettres, de l’enseignement et poursuivre sa passion des collections à laquelle l’avait initié son mari.

Sur le plan privé, elle va vivre une très belle histoire d’amour avec Raoul Duseigneur qui la conseillera beaucoup sur les acquisitions de tableaux ou objets d’art . Malgré toutes les demandes qu’il aura pu lui faire, et les sentiments forts  qu’elle lui porte, elle revendiquera son indépendance et ne souhaitera pas se marier. Elle sera dévastée lorsqu’elle le perdra en 1916. Selon son souhait, elle repose, tout près de sa tombe,  à Rives-sur-Fure  ( département de l’Isère) et choisira comme épitaphe des vers du poète français François Villon :  » deux étions et n’avions qu’un cœur  » . Elle ne cessera de lui rendre hommage.

MARQUISE et Raoul Duseigneur
La marquise et Raoul DUSEIGNEUR devant la porte de son château en Belgique
M A D
 » Médaillon en onyx et diamants  » – A l’extérieur les initiales de son défunt mari, et à l’intérieur  une photo de Raoul DUSEIGNEUR (Musée des Arts Décoratifs/Paris )

Comme je l’ai dit en début de cet article, elle a tenu un Salon très réputé, dans son hôtel particulier  de la rue Barbet-de-Jouy où elle recevait deux fois par semaine ( le mardi et le jeudi) des personnalités très en vue que ce soit des politiques, des historiens de l’art, des conservateurs de musées, des écrivains, des  bibliothécaires, des agrégés d’histoire, des universitaires, des archéologues, collectionneurs  etc…

Après s’être entouré de tant de monde, elle passera une fin de vie plutôt en retrait, lisant énormément, écoutant des œuvres lyriques ( particulièrement celle de Wagner) – En parlant de lecture, la marquise avait hérité de son mari, d’une bibliothèque riche de plus de 7000 ouvrages ayant appartenu à la famille Arconati Visconti. L’un de ses exécuteurs testamentaires, Gustave Lanson a eu le droit d’en prélevé environ 700 pour l’ École Normale dont il était le directeur. Le reste a été réparti, selon le souhait de la marquise , dans diverses autres bibliothèques en France.

A sa demande, c’est l’Université de Paris qui fut nommé légataire universel, avec la charge de continuer à subventionner la chaire de littérature française du XVIIIe siècle et veiller à ce que l’achèvement de l’Institut d’art se termine dans de bonnes conditions. Elle a fait don au roi Albert de Belgique de son château médiéval de Gaasbeek où elle aimait passer tous ses automnes. Le musée des Arts Décoratifs recevra, en ce qui le concerne, des boiseries, la quasi totalité de ses bijoux ( dont ses alliances de mariage) , et des porcelaines. De plus, dans son testament elle a souhaité faire don à l’État de toutes les œuvres d’art qu’elle possédait dans son hôtel particulier afin qu’elles soient exposées au musée du Louvre.

Marquise Lalique bague feuille 1900
 » Bague René LALIQUE  » vers 1900 ( Musée des Arts Décoratifs )
Marquise 1
 » Broche tête de femme, serpent et aile  » 1897 env. ( Musée des Arts Décoratifs / Paris )
Marquise agrafe Chine Règne de Qianlong 1736 1796 XVIIIe siècle
 » Boucle de ceinture  » datant de l’époque du règne de l’Empereur Qiantong – Chine XVIIIe siècle – ( Musée des Arts Décoratifs )

 

Marquise Desiderio da Settignano 1428 1464 Le Christ et saint Jean-Baptiste enfants Paris musée du Louvre
 » Jésus et Saint Jean-Baptiste enfants  » – Vers 1460 – Marbre de Desiderio Da SETTIGNANO ( Musée du Louvre / Paris
MARQUISE scènes de la vie de la Vierge
 » Scènes de la vie de la Vierge  » Triptyque  – Vers 1315/1335 ( Musée du Louvre / Paris )
Marquise Vierge adorant l'enfant
 » Vierge adorant l’enfant entourée de saint Jean-Baptiste enfant et deux anges  » 1480 env. Francesco BOTTICINI ( Musée du Louvre )

 

Elle est décédée en mai 1923.

«  Dans le champ illimité du bien à faire, elle avait choisi le bien qu’elle voulait faire. Les beaux-arts, l’érudition, la science, plus particulièrement la France et l’Italie de la Renaissance, la France du XVIIIe siècle, voilà les provinces que sa curiosité aimait à parcourir. Elle avait coutume de se dire une étudiante, une chartriste. Sa fine et large culture a fait d’elle la bienfaitrice en quelque sorte professionnelle des musées et universités …  » Gustave LANSON lors de l’enterrement de la marquise.

 

 

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6 réflexions sur “La marquise ARCONATI VISCONTI – Femme libre et mécène d’exception …

    1. Absolument ! C’est la raison pour laquelle je conseille vivement de voir cette expo : pour elle et pour les magnifiques œuvres qui y sont exposées et qui couvrent, comme je l’ai dit dans l’article, différentes époques très intéressantes. Merci Francine ♥

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    1. Une femme très cultivée et qui devait être de très bonne compagnie si l’on en juge par les personnalités qui étaient invitées à ses soirées et avec lesquelles elle engageait des débats passionnés sur bien des sujets ! Merci Miriam pour votre commentaire ♥

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    1. Le prince est mort trop tôt … Elle a vécu beaucoup plus longtemps avec Raoul Duseigneur et ils se sont beaucoup aimés, à un point tel qu’elle a souhaité être enterrée à ses côtés, c’est dire si il a compté ! … Merci France – Reçois mes amicales pensées 🙂

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