Félix & Gabrielle …

VALLOTTON et son épouse
Vallotton et son épouse Gabrielle

 » Celui que Thadée Natanson nommait  » le très singulier Vallotton  » n’a que seize ans lorsqu’il arrive à Paris en 1882 de sa Suisse natale, avec la ferme intention de devenir un grand peintre. Il s’inscrit à l’Académie Julian la même année, dont l’enseignement est plus libre que celui dispensé à l’École des Beaux-Arts.  Après des débuts difficiles, malgré le soutien de quelques amis et de son frère Paul, son futur marchand, il est admis pour la première fois au Salon des artistes français en 1885.

Mais c’est surtout à partir de 1891 que son avenir se dessine. Introduit en 1893 par Vuillard dans le cercle de La Revue Blanche, Félix Vallotton, surnommé le nabi étranger, devient rapidement l’un des artistes le plus en vue de l’avant-garde parisienne et l’un des principaux illustrateurs de la revue dès 1894. A ce titre il fait la connaissance la même année, chez son ami Tristan Bernard, de Gabrielle Rodrigues-Henriques, née Bernheim, veuve et mère de trois enfants. Leur liaison secrète va durer trois ans, puis leur mariage en mai 1899 met fin à la longue relation qu’il avait avec une jeune ouvrière, Hélène Chatenay, et établit des distances avec Misia Natanson dont la personnalité incandescent ne le laissait pas indifférent.

VALLOTTON la cuisinière 1892 Hélène Chatenay
 » La cuisinière  » ( Hélène Chatenay ) 1892 – Félix VALLOTTON
Misia Natanson
Misia NATANSON
VALLOTTON Misia à sa coiffure 1898
 » Misia à sa coiffure  » – 1898 – Félix VALLOTTON

Des récentes recherches de Marina Ducrey et Katia Poletti, mettent l’accent sur une image souvent tue du rapport de Vallotton avec les femmes, qui était, contrairement à l’image austère qu’il a fait paraître dans sa peinture et dans son entourage, un séducteur insatiable. Et si l’on en croit l’écrivain Lucie Delarue-Mardrus, dont le héros est le peintre Frédéric Dangenois ( un double de Vallotton ) il les aimait toutes :  » des filles avaient succédé à des dames et des dames à des filles. Passionné, charnel, il gardait pour toutes les femmes, ou plutôt pour la Femme, une tendresse sans défense« .

Si Misia, la belle égérie des nabis, n’a pas la même présence dans sa peinture que dans celle de Vuillard, elle n’en demeure pas moins une figure incontournable dans le panthéon féminin de Vallotton. Il la représente à trois reprises dans des tableaux, mais elle est également la figure principale de certaines gravures.  Si l’aura de Misia, au sein du groupe nabi est indiscutable, sa personnalité sulfureuse a été écornée, notamment par Paul Morand dans Venises «  boudeuse, artificieuse, géniale dans la perfidie, raffinée dans la crauté, prisant et méprisant hommes et femmes du premier coup d’œil. »  Il est certain qu’avec son sens de l’analyse, Vallotton n’était pas dupe. Pour lui son esprit libre accompagne la représentation critique qu’il fait de la gente féminine, souvent considérée comme vénale et capable de trahison tout en apparaissant comme le sexe fort de cette guerre des sexes.

Le vrai tournant de la vie de Vallotton est sans nul doute son changement de statut social, pour ainsi dire son embourgeoisement que lui reprocheront ses amis anarchistes. En épousant Gabrielle, il se marie avec un clan, une famille au sein de laquelle ce solitaire va bien des fois se sentir un étranger, notamment les enfants de son épouse avec lesquels les relations sont loin d’être sereines.

Félix confie à son frère son attachement et son admiration envers Gabrielle, tout en limitant ses représentations à des intérieurs et plus rarement à des portraits proprement dits :  » je l’aime beaucoup, ce qui est la raison capitale de ce mariage ; et elle me le rend. Nous nous connaissons à fond et avons réciproquement confiance « . Il réalisera ainsi de nombreuses représentations de Gabrielle, le plus souvent occupée à des tâches domestiques ou lisant.

C’est probablement dans leur maison rue des Belles-Feuilles que Vallotton peint Intérieur-Femme en bleu fouillant dans une armoire. Les cheveux défaits, Gabrielle est représentée de dos, dans une longue robe d’intérieur bleue avec laquelle elle apparaît souvent dans les tableaux de cette époque. Elle fouille dans une armoire entrouverte qui laisse deviner son contenu. Contrairement à d’autres représentations d’elle, Gabrielle n’est pas devant un trousseau de linge bien ordonné  mais dans l’atelier de son mari, une façon de suggérer plus intensément son rôle dans la vie d’artiste de Vallotton. Le peintre fait preuve ici d’un intimisme serein, très différent de l’atmosphère qui règne dans d’autres intérieurs tel que Femme fouillant dans un placard dont l’éclairage participe à créer un malaise.

 

VALLOTTON intérieur d'atelier avec ma femme
« Intérieur d’atelier avec figure (ma femme)  »  1901 – Félix VALLOTTON
VALLOTTON femme fouillant dans un placard
 » Femme fouillant dans un placard  » – 1901 – Félix VALLOTTON

Toujours rue des Belles Feuilles et arborant le même vêtement d’intérieur Femme couchée lisant, dépeint une autre facette de la personnalité de Gabrielle que Vallotton ne cesse de représenter à cette époque. La jeune femme, toute à sa lecture, est étendue sur une chaise longue de style Louis XV. Elle ne jette pas un instant un œil à son mari, mais contrairement à l’œuvre précédente, il n’occulte pas son visage. La légère contre-plongée accentue la hauteur des plafonds justifiant les riches tentures des murs et de la fenêtre, univers dans lequel se complet désormais l’artiste. Ici encore, le peintre fait référence aux maîtres hollandais, à travers le thème de la lecture devant une fenêtre sur lequel il reviendra tout au long de sa carrière, renouvelant ce motif d’éléments contemporains.

VALLOTTON Femme couchée lisant
 » Femme couchée lisant  » –  1904 – Félix VALLOTTON

Gabrielle apportera à Vallotton, en dehors d’un réel confort matériel, le soutien moral nécessaire à tout artiste, pondérant quelque peu l’image ambivalente qu’il avait de la femme, source de sa faiblesse, de ses doutes intérieurs et contre laquelle il lutte au travers de sa peinture.  » Véronique SERRANO (Conservatrice du patrimoine au musée Bonnard )

 

 

4 réflexions sur “Félix & Gabrielle …

  1. J’adore cet article que j’ai lu avec attention tellement il est riche d’information sur ce peintre singulier. J’aime beaucoup le mouvement Nabi pour les couleurs, essentiellement. Et voir que c’est rédigé par une conservatrice du musée Bonnard, un peintre que j’aime beaucoup, me comble. L’influence des femmes est essentielle que ce soit Gabrielle ici ou Marthe pour Bonnard. Marthe… il faudra que je parle d’elle, sur mon blog… Bonne journée

    Aimé par 1 personne

    1. Je vous remercie infiniment pour ce commentaire et c’est un réel plaisir pour moi que vous ayez beaucoup aimé cet article. Si le sujet Nabi vous passionne, je vous invite à voir mes autres articles : des expositions sur les Nabis et le décor, Le Talisman de Sérusier ou Ker Xavier Roussel. Il vous suffit pour cela de ma page d’accueil et faire votre demande dans la case  » rechercher  » – Excellente journée à vous aussi ♥

      Aimé par 1 personne

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