MOLIERE … Le doute

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Jean-Baptiste POQUELIN dit MOLIÉRE ( 1622/167par Jacques CAFFIÉRI

« Il est l’auteur le plus célèbre et le plus joué en France. Au lycée des générations d’élèves ont ânonné ses vers comme sa prose, les étoiles en herbe des cours d’art dramatique jouent consciencieusement ses personnages, des jeunes premiers fringants aux délicieuses coquettes, des valets de comédie aux barbons acariâtres. Son nom sur une affiche est déjà un succès. Ses répliques célébrissimes fusent sans cesse dans notre mémoire collective :  » mais que diable allait-il faire dans cette galère ?  » ou «  Ah pour être dévot, je n’en suis pas moins homme  » ou bien encore pour le plaisir de sa musique :  » je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle et que quatre et quatre sont huit !  » et aussi  « la solitude effraie une âme de vingts ans …  »

L’Avare, Le Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope etc… autant de chefs-d’œuvre. Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, plane sur la république des Lettres, statufié dans le marbre, poète quasi officiel du grand roi du monde : Louis XIV.

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 » Molière reçu par Louis XIV  » – Jean Hégésippe VETTER

Molière ! Et c’est déjà tant dire sur l’esprit français, sa grâce, sa légèreté profonde, son humour désabusé, ses saillies, son charme, sa séduction. Le patron, comme l’appelait l’immense acteur que fut Louis Jouvet, continue de fasciner les comédiens du monde entier. Et pourtant, elle court la rumeur, elle file, elle enfle, de salon en salon, de lieux bien informés en estrades publiques, car, enfin, que sait-on de l’homme ? Que retient-on de de sa biographie ? Fils de tapissier du roi, personnage éminent et bien introduit à la Cour, des bribes … Quelques lignes, trois bien modestes sources, Le Registre de la Grange, jeune premier de la troupe, la préface à l’édition des Œuvres complètes de 1682 et La Vie de Monsieur de Molière par Grimarest. C’est un peu court ! Et voilà qui sonne comme une réplique de théâtre.

L’homme qui va bientôt mettre le feu aux poudres le 16 octobre 1919 est aussi un auteur fameux, couronné de lauriers et de succès bien mérités : Pierre Louys, érudit, bibliophile ( sa bibliothèque comptait 20.000 volumes), grand spécialiste de l’histoire littéraire du XVIIe siècle, le romancier des Chansons de Bilitis, écrit sans ambages dans son article paru dans le journal Le Temps :  » il est évident que Corneille domine toute la vie de Molière et qu’il a collaboré à plusieurs de ses pièces et que l’une d’elles, Amphitryon, est toute entière de sa plume, si l’on néglige quelques  » interruptions  » très faciles à détacher et quelques rares fragments de scènes « ?

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Pierre LOUYS

Le scandale est immense ! Oser s’attaquer à un monument. Les moliéristes qui vouent à leur génie une sorte de culte païen, s’étranglent d’émotion. Les insultes pleuvent à la hauteur du sacrilège ! Pourtant, jusqu’à sa mort, Louys n’en démordra pas . Et de donner des signes, mieux que des preuves de ce qu’il avance.

Au grand siècle, règne un homme, un génie des Lettres, celui que des gazettes, les Salons ou la Cour n’appellent plus que le Grand Corneille. A deux reprises, Molière se rendra à Rouen, la ville où demeure l’immortel auteur du Cid. Il s’agit du premier déplacement de la troupe de l’illustre Théâtre. Second voyage alors que Molière a 36 ans. Le voici à Grenoble, et soudain, fouette cocher ! Il s’envole pour la capitale normande et y demeure six mois.

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 » Les auteurs Molière et Pierre Corneille  » – Lithographie d’après la peinture de Jean-Léon GÉRÔME

Là, changement de style. On ose parler de métamorphose. L’auteur de bonne farces sans génie, faites pour distraire des paysans ou des bons bourgeois rustauds, fait place à un être tout de délicatesse et de retenue que l’on sent blessé par la vie.

Quelle ressemblance enfin entre la Jalousie du Barbouillé et Les Précieuses ridicules ! Molière met aussi à l’affiche les pièces de son maître Corneille, Rodogune, Héraclius ou Cinna. Connu, reconnu, fêté, honoré de la faveur du roi, notre Jean-Baptiste doit fournir sans relâche de nouveaux spectacles. Naîtra ce texte comme un zéphyr : Psyché.

Dans l’avertissement le ton est donné. Son co-auteur, Philippe Quinault, poète de Cour, a largement participé à la pièce parce que «  le carnaval approchait et les ordres pressants du roi qui voulait donner ce magnifique divertissements plusieurs fois avant le Carême, l’ont mis dans la nécessité de souffrir un peu de secours ». Si Corneille se veut discret, Quinault l’est nettement moins. Collaboration, preuve écrite à quatre mains, sur une trame, un argument donné par Molière, metteur en spectacle, et des vers ou de la prose écrits par Corneille ou un autre. Le pot aux roses serait-il dévoilé ? Mystère …

Car, selon toujours les anti-moliéristes, reste t-il , écrits de sa main, des manuscrits soigneusement repris et repris encore, raturés jusqu’à l’excès, des notes, des lettres, le plus petit des billets  ? Rien. Il n’y a rien. C’est un écrivain sans écrits. Certains spécialistes aujourd’hui s’en donnent à cœur joie : plusieurs logiciels permettent d’étudier et de comparer soigneusement les différences lexicales et syntaxiques et leurs ressemblances. Leurs conclusions sont, selon eux, sans appel. Les plus belles pièces de Molière : Le Tartuffe, Dom Juan, et le Misanthrope ne sont pas entièrement de sa main.

Dernier clin d’œil, plus de trois siècles plus tôt de notre ami Boileau dans son Art poétique et qui se moque :  dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe, je ne reconnais point-là l’auteur du Misanthrope …. –  Peut-être serait-il temps de rendre à la postérité ce qui appartient autant à Pierre qu’à Jean-Baptiste.  » Philippe SÉGUY ( Historien et journaliste, écrivain français, Docteur en histoire, spécialiste du XVIIIe siècle)

 

P.S. j’aimerai rajouter  une sorte de  » droit de réponse  »  venant de la part de l’une des personnes qui s’est insurgée contre le fait que l’on puisse douter de la paternité des pièces de Molière :

 » Georges FORESTIER ( Titulaire de la chaire des études théâtrales du XVIIe siècle, professeur de littérature à la Sorbonne, historien, écrivain ayant rédigé une biographie sur Molière )  » Il suffit d’une poignée de farfelus pour semer le trouble. Quand Dominique Labbé prétend confirmer leur délire en utilisant mal un bon outil scientifique, moi j’appelle cela de l’abus de confiance. Du vivant de Molière, ses ennemis, très nombreux, qui connaissaient tout de sa vie, lui ont tout reproché : de plagier des auteurs italiens et espagnols, de puiser dans les Mémoires fournis par les contemporains, d’être un dangereux libertin, d’être cocu, sans oublier d’avoir épousé sa propre fille ! Pourtant, l’idée même d’une supercherie littéraire n’a effleuré la pensée d’aucun de ses ennemis, même ceux qui voulaient l’envoyer au bûcher avec ses livres – Les comédies de Corneille reposent sur une esthétique totalement étrangère à celle de Molière. Types de personnages, formes de dialogue, construction des pièces, thèmes, rapport au monde, conception du comique, tout est différent. Seulement, la versification implique une forte uniformité lexicale à cause du nombre de rimes relativement réduit et des constructions syntaxiques quasi obligatoires. En comparant seulement les pièces de Corneille et de Molière, Labbé à donc dévoyé son outil scientifique et faussé la démonstration. Car ce sont des dizaines d’autres pièces de l’époque qui ressemblent à celles des deux auteurs.  »

Dominique LABBÉ,  cité ci-dessus,   est Docteur d’État en Science politique, professeur, Maître de conférence à l’université de Grenoble, chercheur à l’Institut d’Études politiques à Grenoble, diplômé de la Faculté de Droit et Sciences Économiques de Paris. Il a écrit un livre où il parle de ce sujet  Corneille dans l’ombre de Molière , et dans lequel, après des années de recherches,  en se basant sur une méthode d’analyse informatique scientifique qui a fait ses preuves à l’échelle internationale, il démontre pourquoi Molière ne serait pas l’auteur de treize de ses pièces et que la paternité en reviendrait à Corneille.

 

 

 

 

 

4 réflexions sur “MOLIERE … Le doute

  1. Une polémique dont je n’avais pas entendu parler. J’ai fait des recherches et j’ai trouvé un article du Parisien du 28 novembre 2019 qui expose le travail de deux chercheurs et contredit formellement cette thèse ouverte en 1919 par Pierre Louÿs. En voici le lien : http://www.leparisien.fr/culture-loisirs/corneille-n-a-pas-ecrit-les-pieces-de-moliere-assure-une-etude-28-11-2019-8203911.php
    Du coup, je suis perplexe !
    En tout cas, merci sincèrement ( pas d’ironie de ma part) chère Lisa d’avoir mis mes neurones en éveil de bon matin !

    Aimé par 1 personne

    1. La polémique dure depuis longtemps ! Cela n’a pas commencé avec Louÿs en 1919 car Molière essuyait déjà, de son vivant, les doutes de la critique quant à la paternité de ses œuvres et cela en raison du fait que Corneille avait déjà été un peu  » le nègre  » d’autres auteurs …. C’est toujours intéressant de le savoir et avoir  » deux sons de cloche  » d’où mon petit rajout PS. sur mon post, comme une sorte en droit de réponse de la part de Georges Forestier . En tous les cas, merci Tatoune pour le renvoi à l’article du Parisien qui confirme le fait que la polémique n’est pas prête de s’arrêter ! Je suis ravie que cela ait pu vous alerter dès le matin 🙂 et bonne journée

      Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Abderrahim – Comme je l’avais dit un jour, mon blog est celui de mes passions et si les personnes qui me font le plaisir de s’abonner, le trouve intéressant, alors j’en suis vraiment heureuse. Merci beaucoup et belle semaine à vous

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