Émilie et François-Marie …

Emilie du Châtelet par QUENTIN LATOUR
 » Portrait d’Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet (1706/1749) – (Tableau École française du XVIIIe siècle – Château de Breteuil ) 

 » Peu de femmes ont fait battre le cœur de Voltaire, mas il en est une qui a fait vibrer aussi son cerveau : Émilie du Châtelet, mathématicienne et physicienne remarquable, un des plus grands esprits du XVIIIe siècle. Il l’appelait ma divine abeille, elle lui a appris Newton, Leibniz et fait de l’auteur de théâtre un philosophe.

Je ferais participer les femmes à  tous les droits de l’humanité et surtout à ceux de l’esprit. Ce souhait sonne comme un manifeste féministe, à une époque où la place des femmes, quand elles en avaient une, se cantonne à tenir salon : parler des potins de la Cour, échanger sur les romans à la mode, les pièces de théâtre en vue, voilà qui leur allait bien. Mais qu’elles ne cherchent surtout pas à endosser l’habit scientifique, strictement réservé aux hommes ! C’est pourtant ce que va faire, avec brio, Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet.

Les fées se sont penchées sur son berceau et ses parents sont des esprits très ouverts. Son père, baron et diplomate à Versailles, pense que les filles doivent recevoir les mêmes enseignements que les garçons, et sa mère, férue d’astronomie, préfère élever ses enfants à la maison plutôt qu’au collège comme c’est l’usage pour les nobles, et leur procure les meilleurs précepteurs.

Chez les Breteuil, l’atmosphère est studieuse. Comme ses deux frères, Émilie apprend le latin, le grec, l’espagnol, l’allemand, en plus du chant, de la danse et de l’équitation. C’est donc une jeune fille particulièrement instruite, à l’esprit vif et curieux de tout, qui fait son entrée à Versailles à l’âge de 16 ans, et qui découvre, avec tout l’enthousiasme de sa jeunesse, la vie frivole de la Cour, du régent.

Collectionneuse de bijoux, de chaussures, de dettes de jeu et d’amants, elle est encore loin de la physicienne, adepte de la pensée de Newton. Émilie gardera toute sa vie ce côté midinette, amatrice de franfreluches et de futilités, au point que Voltaire l’appellera : Madame Pompon Newton ! Trois ans plus tard, elle épouse un du Châtelet et endosse de costume de marquise. Son militaire de mari l’emmène à Semur-en-Auxois. Mais la vie de garnison n’est pas pour elle et l’ennuie terriblement.   Trois enfants plus tard, mari et femme décident, d’un commun accord, de vivre chacun de leur côté. Le marquis ayant bien vite compris que ce qui le sépare de cette femme si intelligente, ne se limite pas à leur onze ans d’écart.

C’est donc une femme libre, quoique mariée, que Voltaire rencontre en mai 1733. L’attirance est immédiate.

VOLTAIRE
François-Marie AROUET dit VOLTAIRE (1694/1778) – Un tableau de Nicolas De LARGILLIÉRE en 1724/1725 –

Voltaire a pour lui son récent séjour en Angleterre et parle volontiers d’un certain Newton et de sa théorie de la gravitation universelle. Émilie boit ses paroles. Elle se passionne pour les mathématiques, la géométrie et les sciences physiques. Elle suit l’enseignement de deux membres de l’Académie des sciences : Alexis Clairaut et Monsieur de Maupertuis.

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On ne saura jamais si Voltaire pensait séduire une femme en parlant physique, comme d’autres content fleurette ! Il a, en tous les cas, visé juste. Émilie est conquise. De son côté, si les dames de Salon ne sont pas sa tasse de thé, il est subjugué par cet esprit terriblement vif et cette curiosité insatiable. Les voilà donc amants pour le meilleur et pour le pire …. Et le pire adviendra rapidement ! Émilie aime papillonner et vient de tomber dans les bras de Maupertuis, son professeur de mathématiques. Ce premier coup de canif au contrat ne sera pas le seul, mais qu’importe, quand les ennuis surviennent pour Voltaire, avec la publication de ses Lettres philosophiques, condamnées à être brûlées et leur auteur emprisonnées. Émilie lui offre asile dans son château de Cirey.

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Château de Cirey

C’est ici, entre Lorraine et Champagne, que va se dérouler la plus heureuse période de la vie de Voltaire, consacrée à l’amour et à l’étude, avec une partenaire à la hauteur. Pendant cinq ans ils ne sortiront guère du château. Voltaire aime Cirey. Pour remercier son hôtesse il entreprend des travaux de rénovation avec la fortune qu’il a faite grâce à la vente de fournitures pour l’armée. Les journées se déroulent paisiblement. Sa divine abeille étudie jusqu’à 12 heures par jour et suscite son admiration. De son côté, le philosophe, qui a commencé la rédaction du Siècle de Louis XIV, s’essaye à quelques tragédies. Stimulé par sa compagne, il se plonge dans la philosophie de Newton. Émilie se passionne pour la nature du feu et se fait construire un cabinet de physique.

Ils se lancent à fond dans un concours sur un sujet organisé par l’Académie des sciences. Bien qu’Émilie, en tant que femme, ne puisse espérer gagner, qu’importe ! elle y participe quand même, sans assister aux réunis de l’Académie qui lui sont interdites. Pour se tenir au courant des dernières avancées, elle rejoint la communauté des scientifiques qui se tient au café Gradot. Et comme les cafés sont interdits aux femmes, elle n’hésite pas à endosser un costume d’homme. Ainsi travestie, elle a ses entrées au café Gradot, comme Voltaire.  Elle présente son mémoire. Les travaux étant anonymes, personne ne peut savoir qu’une femme en est l’auteure. Aucun des deux ne sera primé, mais tous les deux seront imprimés. Une belle victoire pour Émilie.

Sur sa lancée elle poursuivra avec un traité de physique. Entre temps elle se passionne pour l’œuvre du philosophe et mathématicien Leibnitz, qu’elle trouve plus aboutie que celle de Newton. Ce sera un des points de désaccord avec Voltaire.

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Gottfried Wilhelm LEIBNIZ par par Christoph Bernhard FRANCKE

D’autres désaccords viendront apporter des nuages à leur seize ans de liaison : le premier s’appelle Frédéric II de Prusse. Féru des Lumières il aspire au titre de roi philosophe et veut faire venir Voltaire à sa Cour. Fine mouche, Émilie voit en lui un rival qui va compromettre leur entente amoureuse et intellectuelle. Elle pressent que Voltaire ne trouvera pas son bonheur à la Cour de Prusse. Un premier séjour décevant lui donnera raison.

De son côté, Frédéric II a compris que le seul obstacle qui retient Voltaire en France s’appelle Émilie. Il ne cache plus son mépris pour cette femme qui prétend se frotter aux travaux de grands physiciens et la compare à un bègue qui veut enseigner l’usage de la parole à un muet.

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VOLTAIRE et FRÉDÉRIC II ( gravure de Pierre Charles BAQUOY XVIIIe siècle )

Les deux amants se frictionnent également sur leurs infidélités respectives dont certaines sont sans conséquences et d’autres plus sérieuses. C’est le cas de celle que Voltaire entamera dès 1745 avec sa nièce Marie-Louise Mignot, dite Madame Denis. Émile s’enflamme, de son côté, pour le marquis Jean-François de Saint-Lambert et vis avec lui la liaison la plus torride qu’elle ne peut plus consommer avec Voltaire : l’usure du couple ayant fait son œuvre. Émilie tombe enceinte.

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Il est plus que temps de faire revenir le mari, plus pour assurer l’avenir de l’enfant que par souci des convenances, tout ce petit monde étant parfaitement au courant. Le 3 septembre 1749, elle accouche d’une petite fille . Les deux décèdent quelques jours plus tard alors qu’Émilie a 43 ans.

Voltaire ne l’a pas quittée une minute durant son agonie. Je viens de perdre un ami de vingt ans écrit-il à sa nièce. Plus qu’un ami, son alter ego, son âme sœur, sa muse philosophe avec laquelle il rêvait de finir ses jours, un esprit digne de lui à qui il avait dit pourtant un jour : Vous avez pris un vol que je ne peut plus suivre. La postérité ne le suivra pas, reléguant, durant des siècles, la scientifique dans l’ombre du grand écrivain. Ce qu’avait prophétisé Madame du Deffand, sans doute inspirée par la jalousie : c’est à lui qu’elle devra de vivre dans les siècles à venir. »

En octobre 1749 à 55 ans, Voltaire, désespéré quitte Cirey pour Paris, avec ses malles remplies de livres et instruments de physique. » Sophie DENIS ( Écrivain et éditrice )

8 réflexions sur “Émilie et François-Marie …

    1. C’est un couple moderne avant l’heure ! Libre en amour comme dans leur façon de penser, se contredisant sans cesse mais terriblement attachés l’un à l’autre. Je les trouve assez passionnants tous deux. Merci pour votre intérêt Mélie et avoir aimé leur histoire. Je vous souhaite une belle journée ♥

      Aimé par 1 personne

    1. Merci Tatoune ! Je suis ravie d’avoir pu contribuer à vous apporter quelques infos supplémentaires sur les amours du libertin séducteur qu’était Voltaire, et sa  » divine abeille  » … Belle fin d’après midi à vous également 🙂

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    1. Il y en a eu d’autres, dans des domaines différents. C’est pourquoi il est intéressant d’en parler, de les faire connaître ou de les re-découvrir. Merci pour la référence du livre et pour votre commentaire Eliane 🙂 Passez un très beau week-end !

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