Dora MAAR …

MAAR centre Pompidou.jpg(Photo : «  Mannequin-Étoile  » / 1936 – par Dora MAAR  )

 » Les artistes moyens copient leurs pairs, mais le vrai grand geste artistique réside dans l’impudeur de voler de ses propres ailes et de s’en sortir. » Dora MAAR

MAAR Portrait 1935 musée Picasso
Dora MAAR en 1935

Dora Maar a marqué considérablement le XXe siècle. Elle fut une photographe talentueuse (amie de Henri Cartier-Bresson, Brassaï, Man Ray qui l’introduisit dans le groupe des surréalistes ) , une peintre, une intellectuelle antifasciste engagée, une artiste audacieuse, une libre penseuse, une féministe, une poétesse à ses heures,  la muse inspiratrice de nombreux hommes. Elle en a fait fantasmer plus d’un par son physique, son allure, mais aussi par son talent. Une femme émancipée issue d’un milieu bourgeois et d’une éducation stricte qui, normalement, auraient dû l’amener à se marier et avoir des enfants : une voie qu’elle n’a absolument pas voulu suivre. Elle a préféré ouvrir son propre studio-photo et vivre sa vie de femme libre, indépendante,  ce qui était plutôt audacieux à l’époque.

On la connait, bien sur, pour la relation passionnée,  tumultueuse et dévastatrice  qu’elle a entretenue avec Pablo Picasso dont elle sera la compagne une dizaine d’années , mais également la muse, le modèle.Elle tiendra, par ailleurs, une place d’importance dans la peinture et le processus créatif de l’artiste. Ce dernier la poussera à s’adonner à cet art et si il l’a fait, c’est surtout parce qu’il est bien connu que cet homme acceptait difficilement qu’une femme qui partage sa vie, ait plus de succès que lui, et elle en avait à l’époque dans la photographie.

Lorsqu’ils vont rompre, elle sombrera dans une forte dépression proche de la psychiatrie ( elle a fait à cette époque un séjour à l’hôpital Ste Anne) et à partir de là, jusqu’à la fin de sa vie, elle restera recluse, solitaire dans son appartement de Paris ou sa maison de Ménerbes dans le Lubéron (cadeau d’adieu de Picasso) . Elle deviendra très pieuse  allant à l’office tous les matins.

Elle a été une photographe très active de 1931 à 1938, et pourtant, curieusement,  elle aurait nettement préféré être reconnue pour son travail dans la peinture. Il est vrai, en effet, que son travail dans ce domaine  a couvert un nombre d’années plus important que n’a pu le faire la photo. Pourtant elle a été une photographe affirmée et réputée à une certaine époque. Son travail-photos a véritablement pris une certaine importance dans les années 1970/80 lorsque l’histoire de l’art s’est intéressée au mouvement surréaliste et aux femmes dans le monde artistique. C’est là que Dora Maar a pris des allures d’icône.

D’après tous les différents témoignages, elle fut une femme belle, élégante, libre, sensuelle, impétueuse, sensible, drôle, intelligente, fière, décalée, avec un caractère bien trempé.

Le Centre Pompidou de Paris ( qui est détenteur d’une partie assez conséquente de son travail photographique, une collection acquise en 2004 qui comprenait 1851 négatifs et 270 épreuves) rend  lui hommage au travers d’une rétrospective qui explore ses différentes facettes, facettes dont certaines, d’ailleurs, sont assez méconnues. L’exposition est organisée avec la collaboration du musée J.Paul Getty de Los Angeles et la Tate Modern de Londres. Elle s’intitule :

 » Dora MAAR  » – du 5 juin au 27 Juillet 2019 

MAAR Autoportrait au ventilateur
Premier auto-portrait au ventilateur – 1920 – Dora MAAR (Centre Pompidou / Paris – France)

Henriette Theodora Markovitch est née en 1907 à Paris – Elle prendra le nom de Dora Maar dans les années 1930 – Fille unique, elle passera une partie de son enfance et son adolescence à Buenos Aires ( Argentine ) où son père Joseph, architecte, s’est rendu pour travailler à la demande d’un riche armateur. Sa mère, une française, Julie Voisin, ouvrira là-bas une boutique de chapeaux. Elle va l’élever d’une façon très stricte dans laquelle l’éducation religieuse tenait  une place importante.

En 1926, elles partent toutes deux pour Paris ( son père reste en Argentine ) – C’est dans la capitale qu’elle étudiera la peinture non seulement  aux Arts Décoratifs, mais également à l’Académie de Passy, à l’Académie Julian ainsi que dans celle  du peintre français André Lhote, ouverte près de la gare Monparnasse, 18 rue d’Odessa à Paris.

C’est une jeune fille qui montre un caractère bien trempé et qui malgré le fait  qu’elle a été élevée par sa mère surtout d’une façon très stricte, dans laquelle le religieux tient une place importante, ne va pas du tout rester dans ce cocon. Tout au contraire, elle aime braver les interdits, se fait provocante ( certains disent sulfureuse ), fréquente les bars  les plus décalés et mythiques, les endroits de la capitale où toutes les personnalités mondaines s’y retrouvent,  et se fait de nombreux amis.. Elle se fera de nombreux amis.

La photo est un art qui l’intéresse beaucoup également et elle suivra des cours à l’École de photographie de Paris. Ses premiers sujets seront ceux qu’elle réalisera , avec son Rolleiflex, lors de ses voyages entre Paris et l’Argentine où elle se rend souvent pour voir son père. Elle aime aussi se promener dans les rues de Paris pour trouver des sujets différents également.

Son travail  la conduira vers des clichés qui deviendront des  collages et photomontages  très intéressants , un travail entre réalité et surréalisme, original,  dans lequel elle mélange l’étrange à la beauté, à la marginalité, à l’émouvant aussi parfois qui lui permet de se faire connaître et apprécier pour son talent. Parmi les plus célèbres exemples de ce travail on note :

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 » Jeux Interdits  » – 1935 – Dora MAAR
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 » Danger  » – 1936 – Dora MAAR
MAAR main coquillage
 » Main coquillage  » – 1934 – Dora MAAR ( Centre National Georges Pompidou / Paris – France)
MAAR 29 Rue d'Astorg
 » 29 rue d’Astorg  » – 1936 – Dora MAAR ( Centre Georges Pompidou / Paris-France)

C’est assez valorisant parce qu’à l’époque peu de femmes pouvaient prétendre devenir photographe professionnelle, ce qu’elle sera lors de sa collaboration avec Pierre Kéfer  (photographe )- Ensemble ils réaliseront des reportages, ouvriront un studio où ils vont se spécialiser  dans la photo de mode. Ils travailleront également pour différents magazines sur de nombreux autres sujets.

Vers 1934/35, ils se séparent, et elle s’installe dans son propre studio photo 29 rue d’Astorg à Paris. De ses voyages en Espagne et surtout en Angleterre, elle revient avec des photos très étranges qui vont la faire se démarquer des autres : la photo sociale. En effet, elle va immortaliser, de façon assez humaine et non dénuée d’émotion,  les bas-fonds de ces pays , réaliser des portraits de personnes qui sont malheureuses, les défavorisés qui souffrent, des aveugles, des unijambistes, des enfants malades, des mendiants, des vagabonds, des chiffonniers  etc…On sent là son engagement de femme de gauche (bien qu’elle affirmera n’avoir jamais été communiste pour autant : «  j’ai été de gauche à 25 ans mais je n’ai jamais appartenu au parti communiste  » déclarera t-elle à une journaliste en 1995 )  et de son approche dans le mouvement surréaliste qu’elle fréquente.

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Sentimentalement parlant, elle fut à peu près à cette époque  la maîtresse de l’écrivain et scénariste Louis Chavance ( qui faisait partie de la bande à Jacques Prévert )  avant de devenir celle de l’écrivain  Georges Bataille avec qui  elle entretiendra, malgré leurs caractères opposés et leur incompatibilité dans certaines de leurs facettes respectives,  une relation assez passionnelle. Elle a rencontré ce dernier dans une association gauchiste  On peut dire que c’est avec eux qu’elle va pouvoir entrer dans des cercles politiques intellectuels de gauche, et rencontrer des personnalités et des artistes du mouvement moderne  surréaliste tel que André Breton, Paul Éluard et son épouse Nusch ( qui deviendra sa grande amie ) , Jean-Louis Barrault, René Crevel etc…. Elle travaillera également pour le cinéma auprès de Jean Renoir pour le Crime de Monsieur Lange (1935)

Elle fut également, durant quelques mois  (1933/34 ) la maîtresse de André  Breton, écrivain, théoricien du surréalisme.

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 » Nush ÉLUARD  » 1935 – Dora MAAR
MAAR Eluard et Nusch 1937.jpg
 » Paul et Nush ÉLUARD  » – 1937 – Dora MAAR

En 1935 sa route va croiser celle de Pablo Picasso …

MAAR photo de groupe.jpg
De gauche à droite : Adrienne Fidelin dite Ady compagne et muse de Man Ray )  – la collectionneuse et mécène Marie Cuttoli – son mari Paul qui a un bras sur son épaule – Man Ray(assis devant) – Pablo Picasso et Dora Maar – 1937 – Photo de Man RAY
MAAR avec Pablo.jpg
Dora Maar et Pablo Picasso
PICASSO en minotaure 1937 à Mougins
 » Picasso en minotaure  » – 1937 / Mougins – Dora MAAR

Il la croise un jour lors d’une projection du film le Crime de Mr Lange Paul Éluard les présente l’un à l’autre, puis il la rencontre à nouveau  au Café des Deux Magots de Saint-Germain-des-Près à Paris en 1935 : elle porte des gants noirs avec des roses brodées dessus et joue avec un couteau entre ses doigts( le peintre les conservera toute sa vie soigneusement rangés dans une vitrine)  Pablo est subjugué par cette femme . Elle a 28 ans et lui le double. Elle s’adresse à lui en espagnol, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Tous deux sont des artistes peu ordinaires il faut bien le dire  : elle une photographe d’une certaine renommée, lui un peintre , bien qu’à cette époque-là précisément il ne peignait plus et s’était plongé dans le monde de la poésie … Cela tombait bien, elle écrivait des poèmes à ses heures perdues. Entre eux c’est un véritable coup de foudre  ! Elle accepte, à sa demande, de vivre avec lui.

Oui mais tout n’est pas si simple : Pablo a divorcé il y a peu avec la danseuse Olga Khoklova et dans la foulée il a rencontré la jeune Marie-Thérèse Walter, qui est enceinte et lui donnera un enfant ( Maya ) . C’est donc une double vie ou un mariage à trois qu’il impose à Dora.. Qu’importe la complication, ils s’installent  ensemble. Elle deviendra sa maîtresse, sa compagne, sa muse, son modèle. Elle va véritablement l’aimer passionnément, voire même excessivement.

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 » Dora Maar  » ( ou la femme assise ) –  1938 – Pablo PICASSO (Musée Picasso/Paris-France)
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 » La femme qui pleure  » ( Dora Maar ) – Pablo PICASSO ( Tate Modern / Londres-Angleterre ) . C’est un tableau que Dora Maar a gardé avec elle jusqu’à la fin de sa vie . Il semblerait que le peintre l’ait réalisé alors qu’elle était en pleurs car elle venait d’apprendre la mort de son père.

«  Pour moi elle est une femme qui pleure. Pendant des années, je l’ai peinte en formes torturées, non pas sadisme mais par plaisir. Je ne pouvais que donner la vision qui s’imposait à moi, c’était la réalité profonde de Dora. » P.P.

Elle va lui faire partager son amour de la photo et lui va lui remettre un pinceau dans les mains. Elle se mettra à peindre des natures mortes et des portraits, plutôt dans esprit cubiste, influencé par le maître qui vit à ses côtés.  Elle expose de temps à autre dans des galeries de la capitale, tout en continuant à faire des photos, surtout de lui, sous toutes les coutures.  Elle deviendra sa photographe attitrée et prendra donc la place de celui qui l’était avant elle auprès de Picasso , à savoir Brassaï.  Elle réalisera un reportage photographique pour Guernica, le célèbre tableau qu’il peindra dans son atelier des Grands-Augustins où il se réfugiera durant tout le temps que durera la guerre d’Espagne .

PICASSO Guernica par Dora MAAR
Picasso peignant Guernica -Photo de Dora MAAR

En 1943 une autre femme entre dans la vie de Picasso : Françoise Gillot. Il décide de rompre  avec Dora. Cette rupture représentera pour elle une véritable douleur, un traumatisme dont elle ne se remettra jamais tout à fait. Elle traversera  une période de dépression nerveuse proche de la psychiatrie qui aboutira à un internement à l’hôpital Sainte Anne où elle est soignée par électrochocs. Éluard comprenant sa détresse de son amie  et le fait que des traitements aussi lourds ne réussiront pas à la sortir de son état , la fait entrer dans la clinique du Docteur Lacan, lequel va l’entourer de soins beaucoup plus doux et efficaces qui vont  réussir à la guérir.

La vie semble reprendre le dessus … Et puis dans les années 50, elle se coupe totalement du monde extérieur, ne voit plus personne, ne sort plus. Elle partage son temps entre son appartement de Paris, rue de Savoie,  et la maison de Ménerbes, dans le Lubéron, que Picasso lui a offert en cadeau d’adieu , où elle peint des paysages griffonnés préalablement sur son carnet lors des promenades qu’elle effectue en mobylette dans la région . Elle n’exploitera jamais le fait d’avoir été un jour la compagne, la muse et le modèle de Picasso. Elle restera recluse,oubliée, secrète, mystique, contemplative ,  enfermée dans les souvenirs et la religion.

MAAR atelier maison Jérôme de Staël
Atelier dans sa maison de Ménerbes –  Photo prise après sa mort par Jérôme De STAËL – La maison, dont elle occupait uniquement le premier étage,  avait été laissée à l’abandon  – Elle avait fait la connaissance de Nicolas De Staël et ses enfants lorsqu’elle allait dans cette maison. Il habitait non loin de là.

Jusqu’à sa mort en 1997, elle gardera tout ce qui pouvait lui rappelait Picasso, ne se résoudra jamais à jeter quoi que ce soit, tout ce qu’il lui avait offert que ce soit des tableaux, des portraits, des sculptures, des dessins, des objets, mais aussi de nombreuses photos, témoignage de leur amour. Et même lorsqu’elle se retrouvera dans une situation financière désastreuse, elle ne se séparera jamais de tout cela. «  Je n’ai jamais été la maîtresse de Picasso, il était seulement mon maître  » ….

Elle n’a laissé aucun testament. C’est pourquoi, après sa mort, tous ses biens ont été vendus aux enchères y compris, bien sur, ses propres clichés, ses œuvres picturales et celles que Picasso lui avait offertes.

Elle a été inhumée au cimetière de Clamart dans le département des Hauts de Seine.

 

MAAR 1947 Michel SIMA
Dora MAAR devant l’un de ses paysages – Photo de Michel SIGMA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4 réflexions sur “Dora MAAR …

  1. Magnifique chronique sur le destin d’une femme, artiste de qualité et muse d’un minotaure ! Je suis en préparation de deux articles sur cette femme étonnante ! Les clichés dits sociaux exposés à Beaubourg sont impressionnants de modernité ! Tout à fait d’accord ! Picasso dévorant tout sur son passage, n’a pu supporter de devoir à cette jeunette de talent, le tableau le plus important de sa vie et n’a eu de cesse de lui imposer la peinture… Mais, cette cage imposée fut complètement acceptée et revendiquée par elle qu’elle appelait  » Maître » . Une relation complexe entre deux êtres d’exception ! Entre pouvoir et soumission ! Ses dernières peintures / clichés exposés à Beaubourg sont magnifiques ! J’ai été très impressionnée par leur modernité à la fin alors qu’elle vivait recluse conplétement dévorée par sa bigoterie ! Merci pour cet article toujours très complet et très juste comme d’habitude ! Bonne fin de semaine !

    Aimé par 1 personne

    1. Beaubourg a eu raison de la mettre à l’honneur car elle fut, en effet, une étonnante artiste. Merci pour votre intérêt et votre commentaire tout à fait exact. Vous avez fort bien résumé les choses Tatoune. Excellente journée à vous aussi 🙂

      Aimé par 1 personne

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