CHAMBORD ( 1519-2019 ) … L’utopie à l’œuvre

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 » A quatre lieues de Blois, à une lieue de la Loire, dans une petite vallée fort basse, entre des marais  fangeux et un bois de grands chênes, loin de toute route, on rencontre tout à coup un château royal, ou plutôt magique, on dirait que, contraint par quelque lampe merveilleuse, un génie de l’Orient l’a enlevé pendant l’une des mille nuits et l’a dérobé au pays du soleil pour le cacher dans celui du brouillard ….  » Alfred DE VIGNY

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Il  y a 500 ans débutait la construction du château de Chambord. Ce lieu magnifique propose une exposition très intéressante , entre passé, présent, avenir, inventive, passionnante, scientifique aussi, bref exceptionnelle, et ce au travers d’environ 150 œuvres : tableaux, dessins, objets, maquettes, livres anciens, manuscrits enluminés, des traités d’architecture de la Renaissance italienne, sans oublier les  trois feuillets originaux du Codex Atlanticus de Léonard de Vinci, ainsi que la mise à disposition pour les visiteurs de tablettes numériques et écrans vidéos pour consulter les projets architecturaux du Quattrocento, et ceux plus contemporains de différents laboratoires d’architecture –  Prêts de la Bibliothèque Nationale de France, le British Museum, la Galerie des Offices, le musée du Louvre, la Bibliothèque de Florence, le musée de l’Armée à Paris, la Veneranda Bibliotheca Ambrosiana de Milan –  Elle s’intitule :

 » CHAMBORD ( 1519-2019 ) : L’utopie à l’œuvre  » jusqu’au 1er septembre 2019 – En différentes sections abordant le contexte historique de l’époque , son roi à savoir François Ier, sa construction, Léonard de Vinci, l’environnement du domaine etc… Utopie probablement en raison du fait que le projet de construction souhaité, voire même rêvé n’a jamais été terminé finalement, mais également parce cette utopie était en rapport étroit avec ce que l’on imaginait ou pensait à l’époque dans les milieux artistiques, intellectuels ou politiques.

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 » Étude pour un appareil mû par le mouvement perpétuel / Fait partie du Codex Atlanticus de Léonard de VINCI ( une salle de l’expo a été entièrement réservée aux différents manuscrits de l’artiste – Ce document précieux s’y trouve.)

Chambord est un château étonnant,  vraiment magnifique, fleuron de la Renaissance française. L’ouvrage de la démesure, mélange novateur d’architecture médiévale et de Renaissance italienne, né en 1519 de la volonté  de François Ier qui, pourtant, n’y a séjourné que 72 jours en 32 ans de règne. Après lui d’autres rois poursuivront les travaux. Ils se termineront vers 1685 sous  Louis XIV qui, on peut le dire, sera l’un de ceux  qui va l’apprécier le plus, probablement en raison de son côté majestueux. Il y viendra souvent entre 1660 et 1685 pour le terminer, fera entreprendre d’autres gros  travaux – Il s’y rendra également pour la chasse car le domaine, aux abords du château, est un écrin forestier très dense et giboyeux.

Actuellement il se compose de 426 pièces, 40 appartements, 77 escaliers, 2000 objets d’art, un parc sublime. Il a été classé monument historique en 1840 et cédé à l’État français en 1930. Le Domaine national de Chambord est, par ailleurs, classé au Patrimoine mondiale de l’Unesco – C’est un domaine de 5440 hectares.

Je ne sais si certains d’entre vous sont déjà allés visiter ce château, mais je vous le conseille car c’est une véritable œuvre d’art, le rêve d’un roi : François Ier, père des Arts et des Lettres, le prince de la Renaissance, né en 1494 à Cognac, fils de Louise de Savoie et Charles de Valois. Il a passé une enfance heureuse au château de Blois entre une mère aimante et une sœur qui l’admirent. Son éducation fut très raffinée. En 1514, il épouse sa cousine Claude France  laquelle avait été préalablement promise à Charles de Habsbourg, futur Charles Quint, mais ses fiançailles seront rompues par les États Généraux,  pour la donner en mariage à François Ier. L’événement aura lieu à Saint-Germain-en-Laye en 1514.

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On le définit comme grand ( 1m95 ), ayant du charme,  beaucoup de panache, excellent danseur, bon vivant,  aimant les plaisirs, l’exercice physique, la chevalerie. Son emblème est la salamandre. On peut en voir souvent  dans la pierre ou les plafonds des châteaux de Chambord et Fontainebleau. Dans le premier des deux, elle porte une couronne sur la tête avec la devise Nutrisco et Extinguo ( je me nourris du bon feu, j’éteins le mauvais)

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Exemple : Salamandre dans le plafond du grand escalier

François sera couronné roi de France à Reims en 1515. De son éducation soignée il gardera toute sa vie  un goût pour les arts et le prestige. Il aime les armes et la guerre et va s’illustrer militairement parlant, dès le début de son règne,  par la victoire de Marignan (Septembre 1515 ) sur les Suisses. Il a, par ailleurs, mené un nombre incroyable de batailles contre Charles Quint. Il sera fait prisonnier par ce dernier durant le siège de Pavie et ne  devra sa liberté qu’à la condition que ses deux jeunes fils(François et Henri )  soient retenus en otage à sa place en Espagne et qu’il épouse , en secondes noces, Éléonore de Habsbourg, sœur de Charles Quint ( termes du traité de Cambrai qui avait mis un terme à la 7e guerre entre les deux hommes )  – La reine Claude étant  décédée en 1524.

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Éléonore avait déjà été la femme de Emmanuel Ier du Portugal. Deux enfants étaient nés de cette union. Elle va devoir s’accommoder de la tristesse de sa vie de reine de France  : le roi ne l’aime pas, lui préfère nettement mieux sa favorite Anne de Pisseleu. C’est vraiment une étrangère à la Cour ! A la mort de François Ier, elle quittera notre pays et finira ses jours aux Pays-Bas.

Ce roi chevalier a été un grand mécène de l’art qui n’a pas hésité à subventionner les poètes, écrivains,  invitant de grands artistes ( peintres, sculpteurs ) à la Cour de France, notamment Léonard de Vinci avec lequel il a entretenu une grande amitié.  Il a entrepris de gros chantiers dans des résidences royales : Blois, Fontainebleau, Saint-Germain-en Laye, Chambord etc… C’est sous son règne que tous les actes notariés et judiciaires seront désormais rédigés en français et non plus en latin comme cela se faisait auparavant et que des registres paroissiaux voient le jour (état-civil actuel). Par ailleurs, il est le créateur d’une bibliothèque royale à Blois où il favorise le dépôt légal.

En 1516, François Ier rêve , comme il le dira lui-même «  d’un grand, bel et somptueux édifice « . Il a été élevé dans cette région de France ( Loire) ; de plus, la Cour était installée à Blois ( 17 kms )  , c’est donc là qu’il désire le faire bâtir. La construction se fera à Chambord, au cœur même de la Sologne,  dans un domaine forestier magnifique qui va pouvoir lui permettre d’assouvir (comme beaucoup de rois ) sa passion de la chasse.

Une zone très marécageuse donc fragile et instable,  qui amène à se demander comment on a pu y faire bâtir une telle construction en pierres de taille dessus. Eh bien le château de Chambord fut édifié sur pilotis de bois (chêne) enfoncés très profonds pour la solidité de l’ensemble ! Des études et fouilles réalisées en 2007 ont démontré que les fondations avaient également pour base de consolidation  les ruines d’un ancien château féodal, des roches calcaires ( de Beauce ) et du mortier.

Ce sera un chantier d’une grande ampleur et très onéreux, le plus conséquent de la Renaissance. 2000 ouvriers y ont travaillé – Pourtant, François Ier  ne va y résider que 72 jours durant tout son règne. Un château qui  ne fut pas véritablement conçu pour être une résidence permanente ( pas de cuisine ! )mais qu’il avait souhaité comme une résidence où il viendrait pour chasser. Vu son opulence et sa magnificence , on est amené à penser qu’il  l’a surtout souhaité comme une sorte de symbole de son pouvoir, qu’il se plaisait à faire visiter aux autres souverains ou ambassadeurs étrangers, pour leur en mettre plein la vue, cela va de soi  ! » Chambord est un abrégé de l’industrie humaine  » avouera Charles Quint lors de sa visite dans ce lieu en 1539 … Preuve que François avait bien épaté Charles en la matière !

Il n’y avait pas à l’époque d’architectes tel que ce métier est défini  de nos jours. Il est très difficile dire qui est à l’origine de … ou quelle fonction précise fut attribuée à …. ,  car il n’y a pas de preuve tangible. Toutefois, on connait quelques noms susceptibles de nous renseigner  : Jacques Sourdeau, maître maçon ,ayant travaillé précédemment à Blois, a certainement,  fait partie du chantier de Chambord au départ. Malheureusement il décédera et laissera sa place à Pierre Nepveu dit Trinqueau .  On note également la présence de François de Pontbriand, grand chambellan  : François Ier l’avait nommé surintendant des travaux pour Chambord dans une lettre de Septembre 1519. Mais Pontbriand s’est rétracté et a donné sa place à un certain Mathurin Viard (qui avait déjà été contrôleur des comptes à Blois ) , lequel malheureusement va mourir et sera remplacé par Nicolas de Foyal –   Dominique de Cortone dit le Boccador, maître-d’œuvre en maçonnerie. Il aurait réalisé la maquette en bois de Chambord (semble t-il d’après de Vinci à qui il avait rendu  visite au Clos Lucé en 1518 )  – Maquette  perdue mais dont on a conservé des documents – laquelle aurait été ensuite dessinée par André Félibien ) –   et Léonard de Vinci, mort quelques mois avant le début des travaux, qui avait très certainement laissé des dessins et des plans qui ont servi dans la construction.

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Léonard DE VINCI – Autoportrait – 1512/1515 ( Veneranda Bibliotheca Ambrosiana de Milan/Italie)
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 » St Thomas, patron des architectes, sous les traits de François Ier  » – Émail – (Musée du Louvre / Paris – France )

Léonard de Vinci a beaucoup partagé les esprits pour Chambord  : une partie des historiens affirment qu’il a très certainement influencé la conception architecturale de ce château ,  d’autres refusent complètement cette éventualité –  Mais comment, quand on sait qu’il a été le premier architecte, le premier peintre, le premier ingénieur de ce roi selon les propres termes de François Ier, lorsque l’on connaît son imagination débordante et que l’on voit ses écrits ou  ses dessins dans lesquels reviennent souvent des formes géométriques, des escaliers à double hélice , des tours d’angle, tous ses rêves d’un urbanisme utopique à l’époque  etc… , comment ne pas penser qu’il n’aurait pas laissé sa patte quelque part à Chambord ?

Essayons de comprendre : Léonard de Vinci a rencontré François Ier en 1515 à Bologne. Le roi a beaucoup apprécié l’homme et l’artiste, à un point tel qu’il lui demande de venir en France. Léonard n’était plus très jeune à l’époque mais qu’importe, un an plus tard le voilà arrivé à Amboise. Le roi entretient des liens tout à fait amicaux, voir même éprouve des ressentis filiaux vis-à-vis de lui et l’installe au château de Lucé. De  plus, il alloue alloue  une pension pour lui permettre de vivre confortablement. Léonard n’est pas venu tout seul. Quelques-uns de ses élèves italiens l’ont accompagnés, y compris son supposé amant, et il a pris sous son bras certaines  de ses œuvres dont la Joconde.

Pour François Ier, Léonard de Vinci va se faire organisateur de somptueuses fêtes, mais il va aussi travailler sur des projets qui fourmillent dans la tête du roi, comme par exemple la création d’une sorte de cité qui deviendrait un grand centre politique et économique, voire , pourquoi pas, la capitale du royaume avec, bien sur, là aussi la construction d’un autre château . Il aimerait que cela se fasse à Romorantin, tout simplement parce que c’était  un endroit que chérissait sa mère,  Louise de Savoie qui, du reste, avait eu une résidence  là-bas.

C’est un projet de grande envergure car François Ier et De Vinci  le voient comme une cité idéale avec des voies pour piétons, des canalisations très perfectionnées notamment dans l’hygiène, un système d’écluse qui remplacerait les fossés et permettraient d’assainir les voies d’eau, des écuries modernes, des fontaines, de grands jardins, un pavillon de chasse  etc… 

 Léonard de Vinci a eu  des idées démentielles sur le sujet. Les travaux avaient déjà bien commencé entre 1516 et 1518  que ce soit pour les dérivations, terrassements, et même la construction d’une aile du palais lui-même. Malheureusement ils s’arrêteront en 1519, probablement en raison de son décès. Ses idées complètement extravagantes mais incroyablement géniales, dont les plans sur ce projet,  existent toujours dans le Codex Atlanticus. Ils sont très similaires à ce qui sera fait pour le château de Chambord et son célèbre escalier. Nul doute, en conséquence,  qu’ils aient pu servir ou inspirer. 

La construction de Chambord  est une architecture assez unique : un bâtiment central  (donjon ) , deux ailes ( logis royal à l’est ) , quatre tours aux angles, des appartements habitables dans chacune, un escalier double au centre qui mène au premier étage où se trouvent là encore des habitations et une grande terrasse. L’escalier double reste une œuvre incroyablement curieuse, magnifique, qui a fait la célébrité intérieure de Chambord. Il faut savoir que ce sont deux escaliers qui tournent dans le même sens mais ne se croisent jamais , de telle façon que les personnes qui montent ou descendent ne se rencontrent pas. Il fallait être sacrément visionnaire et imaginatif ; ce qui a amené un grand nombre de personnes   à penser , vu les études de dessins de ce type d’escalier que Léonard de Vinci a laissé, qu’il en est le l’inspirateur direct, d’autant que Dominique de Cortone était allé lui rendre visite au Clos Lucé en 1518.

 

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En 1519, ce colossal chantier comptabilise 2000 ouvriers  sur le site. 220.000 tonnes de pierres de tuffeau ont été utilisées. Le roi ne lésina pas à la dépense et il ne manquait pas d’imagination  pour faire de ce château une petite merveille, comme par exemple détourner la Loire (fleuve royal) , un projet qui ne verra pas le jour parce que bien trop difficile à réaliser à l’époque. Seul le cours du Cosson le sera. Les toitures sont en ardoise et elles subiront, au fil du temps, des rénovations. Les travaux seront arrêtés lorsqu’il sera fait prisonnier, mais reprendront à son retour, un peu plus simplifiés.

Le parc a été constitué par les terres agricoles (2500 ha) acquises par le roi et qui se sont ajoutées au domaine forestier. De nos jours, le Parc national de Chambord est un lieu où vivent de nombreuses espèces animales : cerfs, sangliers, mouflons, oiseaux (reproducteurs et migrateurs ) , aigles, etc….

Durant le règne de François Ier c’est le donjon qui fut construit en premier, puis la tour et l’aile où se trouvaient ses appartements. Henri II son fils va entreprendre la continuité des travaux notamment le début de ceux de la chapelle (qu’il ne terminera pas ) . Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, va le restaurer en 1639 parce qu’il aimait à recevoir, mais c’est véritablement Louis XIV qui va y séjourner le plus, s’occupera d’achever la chapelle, l’aménagement d’un appartement confortable au 1er étage, et un théâtre (Molière viendra y présenter le Bourgeois gentilhomme en 1670 ) .

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Évocation du théâtre à l’époque du Bourgeois gentilhomme de Molière

Louis XV le recevra en héritage … Il sera alors occupé par son beau-père le roi de Pologne en exil  Stanislas Leszczynski, puis par le Maréchal de Saxe nommé gouverneur du domaine en 1745.Ce dernier va le faire revivre. D’abord il s’y installera, fera procéder à différentes restaurations, notamment celle du théâtre. Fera construire des écuries pour son haras, et, donnera de somptueuses réceptions. Tous ses soldats africains y résident eux aussi auprès de lui. Ils forment sa garde rapprochée. A sa mort, le château va ressembler à la belle au bois dormant … Il sombrera dans un grand sommeil.

Malheureusement, durant la Révolution il sera pillé, les intérieurs abîmés et le mobilier vendu. Le règne de Napoléon le trouvera dans un piteux état. Celui-ci le sauvera en lui redonnant un certain éclat et il en fera cadeau au Maréchal Berthier en 1808. Sa veuve ne pouvant l’entretenir, le château fait l’objet d’une souscription nationale qui le lui rachète pour le confier au Duc de Bordeaux qui sera alors nommé le Comte de Chambord. Il va, jusqu’à sa mort, l’administrer, tout en n’y venant quasiment pas. Il reviendra alors à ses héritiers la famille Bourbon de Parme et racheté par l’État français en 1930.

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 » Armure de François Ier  » – Réalisée par Giovanni Paolo NEGROLI ( Musée de l’Armée / Paris – France )