Christine de FRANCE … Madame ROYALE

A Noter que Christine de France est à l’honneur à Turin ( Italie ) – La capitale des États de Savoie, qui au XVIIe siècle représentera un centre diplomatique et artistique de grande importance, rend hommage, en effet, non seulement à cette femme qui a largement œuvré pour qu’il en soit ainsi, mais également à sa belle-fille Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours qui fut l’épouse de Charles-Emmanuel II

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 » Portrait de Christine de France  » par Giovanni PANEALBO

« Impossible d’évoquer Christine de France ( dire aussi Chrestienne bien qu’ elle signait Christine) sans rappeler ses origines …. royales ! Elle est la deuxième fille, née en 1606, d’Henri IV et Marie de Médicis. C’est dire qu’elle a peu connu son père assassiné en 1610, mais qu’en revanche elle a vécu la régence somptueuse de sa mère et forgé à son contact le goût du pouvoir et de la munificence princière.

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 » Portrait de Henri IV avec Marie de Médicis et leurs enfants : Louis XIII – Elisabeth – Christine et Monsieur d’Orléans  » par Frans POURBUS le Jeune

En 1615, la reine régente a conclu le double mariage espagnol de Louis XIII avec Anne d’Autriche et d’Elisabeth avec Philippe IV. Elle envisage celui de Christine avec le prince de Galles. Prisonnière à Blois, Marie de Médicis ne peut poursuivre ce projet et le duc de Savoie, dont les propositions de mariage pour son fils aîné, le prince de Piémont, ont été repoussées par les rois d’Espagne et d’Angleterre, se rabat sur la deuxième sœur de Louis XIII, Christine.

Les États du duc de Savoie forment un ensemble disparate entre le comté de Savoie, berceau de la dynastie depuis le XIe siècle, érigé en duché en 1416, la principauté de Piémont, et sa capitale Turin ( qui regroupent les trois-quarts de la population) et le  comté de Nice, le Bugey, la Bresse et le pays de Gex. Des territoires peu prospères mais qui possèdent un atout stratégique majeur. La Savoie contrôle, en effet, les passages alpins assurant la communication entre les Pays-Bas espagnols et les autres domaines des Habsbourg en Italie. Quant à la France, qui regarde vers l’Italie depuis la fin du Moyen-Âge, elle entretient aussi une politique d’alliances matrimoniales avec la dynastie savoyarde. Pendant son règne de plus de cinquante ans, le duc Charles-Emmanuel Ier, qui a épousé une fille de Philippe II, joue la carte espagnole car il espère, en l’absence d’un héritier de Philippe III, que ses fils, qu’il a fait élever à Madrid, recueilleront le trône. La naissance du futur Philippe IV en 1606, le conduit à s’allier à Henri IV avant de reprendre la guerre contre Louis XIII. Mais son fils Victor-Amédée, qui lui succède en 1630, et son épouse Christine vont faire entrer de plain-pied la Savoie dans la mouvance française.

La princesse française, en route pour Turin en 1619, est accueilli par des fêtes extraordinaires au bord du lac du Mont-Cenis à 2000 mètres d’altitude. Victor-Amédée voue une grande admiration à cette jeune femme de vingt ans sa cadette, belle, spirituelle, très fière de sa naissance et qui a de grandes ambitions pour son petit duché.

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Arrivée de Christine de France à Turin en 1619 ( Peintre inconnu )
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 » Portrait de Victor Amédée Ier  »  son époux ( Peintre inconnu )

Elle soutient son mari dans la revendication du titre de roi de Chypre et prend le titre de Madame Royale. Certes, elle ne pourra jamais rivaliser avec ses deux sœurs, la reine d’Espagne et la reine d’Angleterre, mais elle compte bien, en accrochant son char à la puissance française, tout en conservant son autonomie, y gagner en stabilité, en prospérité et en prestige. Elle ne fait pourtant pas l’unanimité à la cour ducale et, dès la mort du duc son époux en 1637, une guerre civile éclate entre ses partisans les Madamisti et les Principisti regroupés par ses deux beaux frères, le cardinal Maurice de Savoie et Thomas de Savoie-Carignan, soutenus par l’Espagne.

Réfugiée à Chambéry, la duchesse régente ne cède pas et malgré la défiance du cardinal de Richelieu, ministre du roi de France qui a fait emprisonner à Vincennes son amant Philippe San Martino d’Aglié, elle conserve l’appui de Louis XIII. En 1642, réconciliation générale. D’Aglié reprend sa place à la cour de Savoie, non plus comme amant mais comme ministre et grand ordonnateur des fêtes de la cour. Soldat accompli, homme de culture, passionné de poésie, de musique, et chorégraphe et danseur de talent, il organise, notamment en 1644 et 1645, dans les châteaux de Rivoli et du Valentino, des cérémonies magnifiques en l’honneur de sa souveraine. Carrousels, tournois, joutes navales, mascarades, feux d’artifice, ballets… tout ce qui fera la gloire des grandes fêtes baroques de Versailles se met déjà en place à la cour de Savoie. Le jeune duc Victor-Amédée, petit-fils de Christine, y apparaît en soleil naissant.

Jusqu’en 1663, Madame Royale règne auprès de son fils qu’elle parvient à faire reconnaître roi de Chypre et de Jérusalem ! Soucieuse d’asseoir l’ancienneté et les fastes du duché, elle commandite le Theatrum Sabaudiae, qui, entre textes, cartes et gravures, est un hymne à sa grandeur. Comme Marie de Médicis au Luxembourg, elle fait du palais du Valentino, à Turin, un modèle d’architecture souveraine.

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Palais du Valentino à Turin

Très pieuse, elle cultive des liens étroits avec le Carmel et souscrit au message de saint François de Sales: « Où que nous soyons, nous pouvons aspirer à la vie parfaite. » Madame Royale est très différente du portrait « à charge », tout de misogynie et mauvaise foi, qu’en dresse Richelieu: « Outre que le gouvernement des femmes est d’ordinaire le malheur des États, celle-ci avait tant de mauvaises qualités pour conduire des peuples, qu’il fut impossible de la porter à ce qui était du tout nécessaire pour se bien acquitter d’une telle charge. »

Pour ses contemporains, Christine de France a été une princesse accomplie. Un modèle d’absolutisme tempéré. Mais Madame Royale n’a fait l’objet de travaux sérieux que récemment, sous la plume de l’historien Giuliano Ferretti. Et il voit en elle « une Femme d’État qui a tout réussi dans sa vie, la politique, la religion, les arts, l’amour... » Elle a même fait mentir sa devise « Plus de fermeté que d’éclat. » Le second n’eut rien à envier à la première !  » Joëlle CHEVÉ (Historienne, journaliste et chroniqueuse pour différentes revues, magazines ou ouvrages historiques comme Historia, Point de Vue, Atmosphères)

 

 

 

L’école … par Jérôme COLIN

 » L’école n’a pas changé. Elle juge toujours nos enfants sur leur capacité à accepter tête baissée son système hiérarchique. Elle continue de célébrer ceux qui acceptent ses règles et d’éconduire au fond de la classe ceux qui ne parviennent pas à s’y plier. Elle persiste dans l’idée que toute promotion sociale doit automatiquement passer par elle. Et disqualifie ce faisant toute autre forme d’univers formatif : le groupe, la famille, les loisirs, la culture. Il n’y a que ses notes qui comptent. et elles sont fondées sur l’obéissance à des règles primitives : gavage, régurgitation. Pour ce faire, elle prend nos enfants en otage à temps plein dès qu’ils ont trois ans, pour qu’ils ne puissent jamais se douter de la possibilité d’une vie au-dehors. » Jérôme COLIN ( Journaliste belge, écrivain)

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CLAUDE – Un empereur au destin singulier …

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 » Claude en nudité héroïque  » – Gabiès près de Rome vers 40 après J.C. ( Musée du Louvre / Paris – France ) – Marbre illustrant l’affiche de l’expo.

Devenu empereur sur le tard, ( 51 ans ) et par hasard, Tiberius Claudius Drusus (dit Claude) fait partie d’une grande famille : les Julio-Claudiens , une dynastie dans lesquels apparaissent entre autres, et après avoir éliminé ceux qui , malheureusement, sont morts de façon naturelle ou pas ,  les noms de  Octave Auguste , héritier de Jules César et Tibère qui lui succédera.

Rien, en effet,  ne destinait Claude  au pouvoir. Il préférait nettement sa vie discrète,  les Lettres, l’écriture et l’histoire. On lui doit d’avoir introduit trois nouvelles lettres à l’alphabet latin .

Le meurtre de son neveu Caligula va changer la donne : durant la confusion qui entourait ce crime, certains ont affirmé qu’il se serait réfugié derrière une tenture, que les soldats de la garde prétorienne  l’auraient découvert, se seraient inclinés devant lui  car, en tant que plus proche parent de la lignée familiale pouvant prétendre à ce titre  ,  il était, désormais,  le nouvel empereur. C’est à cette garde prétorienne, garante de sa protection et du maintien de l’ordre,  qu’il doit son titre.

Des historiens plus récents sont convaincus qu’il fut probablement complice de ce crime, vengeant ainsi sa mère que feu l’empereur aurait fait empoisonner ou pousser au suicide. Quelle que soit la version,  exacte ou erronée, une fois le titre suprême obtenu, il va se trouver transporter dans un monde fait d’intrigues, de rivalités, de trahisons, et ce durant les quatorze années de son règne.

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 » Caligula assis – » Vers 40 – Collection Campana ( Musée du Louvre/ Paris – France )
Claude proclamé empereur
 » Claude nommé empereur  » – 1886 – Claude LEBAYLE ( Beaux Arts de Paris – France )

Durant de très longues années, les écrivains antiques ont dressé de lui un portrait vraiment négatif de l’homme et de l’empereur qu’il a été . Ils s’étaient forgés un avis en se référant à des potins  diffusés à l’époque  sur des sortes de petits journaux , dans lesquels on pouvait savoir tout ce qui se passait ou se disait à la Cour et pas que le meilleur ! C’est vrai que  placé entre d’autres grands empereurs dont on a retenu plus facilement les noms comme Caligula ou Néron, il a pu faire pâle figure, mais il n’en reste pas moins très intéressant.

Il n’avait pas d’expérience que ce soit en politique ou d’un point de vue militaire,  mais c’était un homme très érudit, fort avisé, ambitieux,  loin de cette image négative que l’on avait de lui. Il a su avoir une vision des deux , fort judicieuse, que d’autres, quoi qu’on en dise, ne peuvent se vanter d’avoir eu. Il est bien que l’histoire, de nos jours, le réhabilite.

On l’a dit, en effet,  stupide, sans charisme, faible, étourdi, manipulé, se laissant facilement influencer ; il a fait l’objet de critiques, de moqueries,  de préjugés, d’opinions erronées, et pourtant, en bon Pater Patriae (père de la patrie)  qu’il a tenu à être dès sa prise de fonction, il s’est toujours évertué à ce que les romains soient heureux et vivent de façon assez confortable ,  mettant au point des réformes administratives qui se montreront utiles pour eux. Il  se révélera être un vaillant conquérant, réussissant à faire annexer de nouvelles provinces pour étendre l’empire (la Bretagne en 43 le portera en triomphe à Rome) .

Il saura être un  bon gestionnaire qui  fera preuve d’un certain talent pour le juridique, le fiscal, l’organisation d’un gouvernement et à l’origine de grandes réalisations comme  le port d’ Ostie à Rome, dans le delta du Tibre, qui a servi à alimenter les romains en blé.

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 » Sesterce de Néron avec le port d’Ostie  » 60 après J.C.  – ( Atelier de Lyon / France )

Il a mis en place un bureau impérial constitué d’affranchis (esclaves libérés)  qui, non seulement vont s’occuper de tâches diverses, mais d’importance : secrétariat, comptabilité, enquêtes etc…. , mais se verront attribuer des responsabilités. Cela ne sera pas du goût des sénateurs parce que leurs propres responsabilités  (et leurs revenus par la même occasion) s’en trouvaient diminuer.

Quant à la  Cour impériale , elle a connu un gros développement sous son règne, ce n’est pas ce qui a été le mieux d’ailleurs parce que monopolisée surtout par les femmes, notamment Messaline qui a énormément comploté contre lui.

Il a également œuvré pour que soit bien organisée, établie, définie l’image que l’on pouvait se faire de la dynastie  à laquelle il appartenait à savoir les Julio-Claudiens  donnant à chacun la place héréditaire qui lui revenait, y compris la sienne et celle de ses épouses et ses enfants. Pour ce faire,  une sorte de campagne publicitaire fut lancée dans tout l’Empire, avec portraits, pièces de monnaie, camées, statues etc… de chacun.

Le musée des Beaux Arts de Lyon  (sa ville natale) a souhaité lui rendre hommage au travers d’une exposition basée sur des travaux récents historiques, épigraphiques  et archéologiques, réunissant environ 150 pièces : des peintures, sculptures, bijoux, camées, objets divers, bas reliefs, cartes, monnaies, photos de ruines, vidéos.

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 » L’apothéose de Claude  » – Camée de sardonyx ( Rome 54 ) monture en or et sertie de diamants (Bibliothèque Nationale de France/Paris – France )
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 » Bas relief dit Les Prétoriens  » – Provenance : l’Arc de Claude à Rome – 51/52 après J.C. ( Musée du Louvre / Paris – France )

et …. la célèbre Table Claudienne qui fut découverte en 1528 à la Croix Rousse près de Lyon. Il s’agit là d’un document de bronze sur lequel se trouve un discours que Claude prononça à Rome en 48 devant le Sénat,  en faveur des gaulois, citoyens de Rome depuis un certain temps, et  qui souhaitaient obtenir le statut de magistrats et de sénateurs . Un geste qui traduisait sa vision universaliste de Rome, son souhait de la voir s’ouvrir à des étrangers venus y vivre et désireux de s’intégrer .

« Ce n’est certes pas sans crainte, Pères conscrits, que j’ai dépassé les limites provinciales qui vous sont habituelles et familières, mais il faut, à présent, plaider sans détermination, la cause de la Gaule chevelue. A ce propos, si on rappelle que les Gaulois ont donné du mal au dieu César en lui faisant la guerre durant dix ans, il faut pareillement mettre en regard une fidélité invariable pendant cent ans et une obéissance plus qu’éprouvée dans mille circonstances préoccupantes pour nous. »   » ( Table Claudienne – Traduction française Bérard)

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Table Claudienne – ( Musée archéologique Lugdunum à Lyon / France )

Cette expo aborde l’empereur qu’il a été bien sur, mais l’homme également, son  entourage consanguin ( pas ce qu’il y a eu de  très positif dans sa vie ), ainsi que  ses célèbres et sulfureuses épouses : Messaline et Agrippine,  et ses enfants  (notamment son fils Britaninicus)- Elle s’intitule :

 » CLAUDE – Un empereur au destin singulier – (Lyon, 10 avant J.C. / Rome, 54 après J.C.)  » jusqu’au 14 mars 2019 – Les prêts proviennent du musée du Louvre, Cabinet des médailles de la Bibliothèque Nationale de France, l’École supérieure des Beaux Arts de Paris, musées nationaux romains, Palazzo Massimo, British Museum, musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles, et le Römisch-Germanisches museum de Cologne.

Claude est né à Lugdunum ( Lyon ) en 10 avant J.C  (il y a  2000 ans env.) –  Des fouilles effectuées en 1990 attestent que sa demeure se trouvait sur la colline de Fourvières. Il est le fils d’Antonia la jeune et Drusus l’aîné. Ce dernier s’était très probablement arrêté dans cette ville pour des opérations militaires devant le mener sur le Rhin. Il  meurt quand son fils est à peine âgé de deux ans . Claude a un frère, Germanicus, et une sœur, Livilla.

Il bégaie, il boite, il est sujet à des problèmes psychiques : en conséquence de quoi, on se moque,on se désintéresse de lui et on le tient éloigné des responsabilités. On lui donne , malgré tout, une bonne éducation. Tout au plus on lui accorde le droit d’assister à certaines fêtes. C’est ainsi que Germanicus, son frère, l’enfant roi, succède à Tibère à la demande d’Auguste.  Malheureusement le vaillant, populaire  et jeune général admiré de tous, décède par empoisonnement en Syrie .

Son fils Caïus dit Canigula, autoritaire , violent , pas très stable mentalement parlant, prend sa place en 37. En 41 il est assassiné et Claude, de par sa descendance,  se retrouve empereur : sa grand-mère maternelle est Octavia, fille d’Auguste et sa grand-mère paternelle Livie est la mère de son père Drusus, lui -même fils d’Auguste. Quant à Tibère, c’était son oncle paternel  … !

Empereur ( le premier à être né hors de Rome ) à 51 ans et déjà une vie derrière lui : fiancé deux fois ( dont une à l’arrière petite fille d’Auguste)  et marié  à différentes reprises. Il a eu des enfants : Claudius Drusus (de  Plautia Urgulanilla) lequel décèdera à la suite d’un accident, Antonia (de Aelia Paetina) puis Octavia Claudia et Britannicus (nom donné après la conquête de la Bretagne )  nés de son mariage avec Messaline.

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 » Messaline portant Britannicus  » 45 après J.C. – ( Musée du Louvre / Paris – France )

Messaline était la fille de Marcus Valerius et de Domitia Lepida, arrière petite fille de Marc Antoine, nièce du père de Néron, Gneius Domitius. Elle est adolescente lorsqu’elle épouse Claude, qui approche de la cinquantaine. Très active sexuellement parlant, elle ne va pas se montrer fidèle ( lui non plus d’ailleurs )  et on lui attribuera le surnom de Augusta Meretrix (la putain impériale)  –

Non seulement elle le trompe, mais elle n’hésite pas à se prostituer,  à  se re-marier alors qu’elle est toujours son épouse, et à comploter avec son jeune nouveau mari pour tuer Claude. Scandale à la Cour à la suite de cette dénonciation d’adultère et bigamie ! Elle s’enfuit, on la rattrape, lui demandant de se suicider, elle refuse. Qu’importe , elle sera exécutée sur le champ  , en 48,  d’un coup d’épée par un soldat.

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 » La mort de Messaline  » – 1879 – Fernand LEMATTE

Claude jure alors  qu’il ne se remariera plus,  allant même jusqu’à affirmer que s’il violait ce serment on pourrait le tuer .. Oui mais voilà l’empereur avait la réputation d’aimer les femmes, de ne pas résister au charme féminin, d’être esclave de ses sens et c’est la raison pour laquelle ses prétoriens ont préféré (plutôt que de le voir courir à droite et gauche) chercher celle qui pourrait devenir sa nouvelle épouse…Et le choix va se porter  sur  sa nièce, Julia Agrippina, dite Agrippine la jeune , 34 ans, fille de son frère Germanicus et  la sœur de Canigula.

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 » Agrippine la jeune  » Statue trouvée à Rome, Mont Célius en 1885 – ( Musée Centrale Montemartini / Italie )

 

Elle a déjà été mariée  à l’âge de  13 ans avec un homme cruel, alcoolique et brutal choisi par Tibère, dont elle a eu un enfant :  Néron. Elle aussi ne fut pas ce que l’on peut appeler un modèle de vertu puisqu’elle sera accusée d’adultère, de complicité de complot et exilée jusqu’à la mort de Canigula…. Sa réputation semble n’avoir effrayé personne. Elle va savoir user de ses charmes et de son affection pour se faire aimer de son oncle Claude,  non pas en tant que nièce, mais en tant que femme. Il décide de l’épouser, ce qui normalement est interdit entre un oncle et une nièce comme le stipule la loi romaine de l’époque. Qu’importe, le Sénat annule la précédente loi pour en émettre une autre qui permettra ce mariage .

Avec ruse et manigances , elle  réussira à faire adopter Néron ( alors âgé  de 12 ans )par Claude – Un acte obtenu très probablement en lui mettant la  pression, et qui, du coup, écartera Britannicus de la succession.  Elle est omni-présente dans la vie de son mari y compris lors de ses réunions de travail voire même oser se rendre au Capitole.  Elle va s’acheter une conduite et contrairement à celle qui l’avait précédée, ne pas ternir sa réputation en trompant l’empereur. Tout au contraire, elle fait en sorte d’être irréprochable … face aux autres, parce que dans l’ombre elle agit, complote, démet de leurs fonctions les personnes gênantes, et place ses pions  !

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 » Néron enfant  » 50 après J.C. ( Musée du Louvre/Paris- France)

Claude s’en rendra malheureusement trop tard. Elle comprend alors  qu’elle peut perdre la partie et profitera d’un repas officiel pour le faire empoisonner avec un plat de champignons. Il meurt à Rome en 54 après J.C. – Agrippine s’empressera  d’écarter les enfants de Claude en les enfermant jusqu’au sacre de  Néron  par la garde prétorienne .

Pour avoir le champ libre, Néron suit les bonnes habitudes familiales et fait empoisonner Britannicus. Agripppine tentera, malgré tout,  de garder une main mise sur le pouvoir.  Cinq ans plus tard, sentant que sa mère est un danger pour lui, Néron la fera assassiner par un centurion. Il règnera 14 ans et sera, de  par son adoption, le dernier des Julio-Claudiens.

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 » Buste de Claude  » – Marbre Ier siècle – Collection Farnèse – ( Musée archéologique de Naples / Italie)

 

 

 

Dorothea LANGE …

 » Dorothea Lange appréciait la collaboration. Elle parlait avec quelqu’un pendant quinze minutes avant de sortir son appareil photo, que ce soit de leurs enfants, ou de ses enfants. Elle a laissé certains d’entre eux poser leurs doigts sales sur son objectif. Il était important pour elle que ses sujets sachent pourquoi elle était là et ce qu’elle essayait d’accomplir. Lange a résisté à l’idée de créer des icônes avec des gens. La plus grande leçon que nous puissions tirer de son travail en tant que photographe, fut qu’elle a su aborder les personnes avec dignité et respect, en faisant des efforts honnêtes pour comprendre leur situation et savoir la capturer fidèlement. Ses photographies sont souvent belles et parfois choquantes, mais pas subversives dans la situation ou le contenu qu’elle documente. Je suis désolé de constater que peu de photographes-documentaires n’ont pas retenu cette leçon, ni même suivi son exemple. Elle a pourtant beaucoup de leçons à nous apprendre sur le pouvoir et la responsabilité d’utiliser un appareil, une caméra pour capturer le monde et influencer les attitudes.  » Drew JOHNSON (Curateur de la photographie et des arts visuels à l’Oakland Museum of California)

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Dorothea LANGE (Photographe américaine, pionnière de la photographie-sociale )  :  » Ma façon de photographier a été basée sur trois règles : d’abord ne rien  toucher ! Quelles que soient les choses que j’ai photographiées, elles n’ont pas été dérangeantes et je m’en suis accommodée . Deuxièmement : le sens du lieu. Quelles que soient les choses que j’ai photographiées, elles ont toujours dues apparaître  comme faisant partie de mon ambiance , comme enracinées en moi. Troisièmement, j’essaie de montrer que le passé est inséré dans le présent.  » 
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 » Country Store – Caroline du Nord  » 1939 – Dorothea LANGE
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 » Mère migrante en Californie  » – 1956 – Dorothea LANGE  » Je l’ai vue et je me suis approchée de cette mère affamée et désespérée comme si j’étais attirée par un aimant. Je ne me souviens plus comment je lui ai expliqué ma présence ou mon appareil photo, mais je me rappelle qu’elle ne m’a posé aucune question. J’ai fait cinq photos en me rapprochant de plus en plus.Elle m’a donné son âge : 32 ans. Elle m’a dit qu’ils vivaient en mangeant des légumes gelés des champs alentour ou des oiseaux tués par les enfants. Elle venait juste de vendre les pneus de sa voiture pour s’acheter à manger. Elle était assise dans sa tente avec ses enfants autour d’elle et elle a semblé que mon image pourrait l’aider, alors elle m’a aidée. C’était comme un échange de bons procédés. Elle  porte en elle tout le malheur du monde, mais aussi la persévérance, de la retenue et un étrange courage. Vous pouvez voir ce que vous voulez à travers elle. Elle est immortelle. »
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 » Migrant dans la culture du coton  » – 1940 – Dorothea LANGE
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« Petit-fils du locataire nègre dont le père est au pénitencier. Comté de Granville, Caroline du Nord  »  1939 – Dorothea LANGE 

 

Portrait de femme, dite LA BELLE … Léonard DE VINCI

 » Cette belle aristocrate, dont nous ignorons l’identité, appartenait sans doute à la cour du duc d’Urbin, Guidobaldo della Rovere, pour laquelle Titien a effectué quelques une de ses peintures les plus célèbres. Ce tableau est dominé visuellement par la couleur bleue de l’élégante robe de brocart portée par le modèle. L’artiste prête une attention particulière à la description de son étoffe brodée de fines arabesques dorées et au rendu des différents tissus qui le composent. Les deux grandes manches bouffantes se resserrent à mi-bras et se prolongent par une étoffe de couleur indigo décorée de fleurs blanches. Un long collier en or descend sur la chair délicate de la jeune femme, dont les cheveux blond sont tressés et attachés autour de la tête, en composant une coiffure élaborée. Le visage et la pose détendue et naturelle expriment une profonde sérénité que corrobore le regard tourné directement vers l’observateur. Dans ce portrait, comme dans presque tous les autres de ce type, Titien se concentre sur la représentation de la personnalité du personnage, sans renoncer pour autant à mettre pleinement en valeur son apparence et son statut social élevé.  » Gianlorenzo BARACCHI ( Historien de l’art, italien )

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 » Portrait de Femme, dite La Belle  » – Vers 1536 – TITIEN

Les roses de Saadi … Marceline DESBORDES-VALMORE

 » J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.
Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées,
dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir ;
la vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.  » Marceline DESBORDES-VALMORE (Poétesse française)

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Détail d’un tableau de Adolf Ulrik WERTMULLER

 

 

 

Harmonies poétiques et religieuses … Franz LISZT

«  Ce que je peine à m’expliquer, c’est l’inconcevable invasion ( passez ce mot ) du sentiment religieux qui est en moi ! Ma vie est une prière, une adoration perpétuelle. Si ce n’était pas si long, je vous transcrirai ici, l’harmonie de Lamartine  » Bénédiction de Dieu  » car jamais on ne me rendra si complètement ce que j’ai pu éprouver alors … » Extrait d’une lettre de Liszt adressée en 1833 à sa première compagne : Marie d’Agoult.

C’est en 1834 que Franz Liszt a composé  sa première Harmonie ( Pensée des Morts) , mais  c’est véritablement chez Carolyne  de Sayn-Wittgenstein ( sa deuxième compagne ) ,à Woronince ( Ukraine ), où il séjourna une dizaine de jours, qu’il a commencé son œuvre, laquelle se poursuivra  à Weimar. La composition totale a duré de 1847 à 1852.

Entre méditations intimes et inspiration grandiose, ce recueil est incroyablement visionnaire. Les pièces sont très différentes les unes des autres, Certaines d’entres elles sont courtes et simples comme si elles étaient là pour servir d’intermédiaire entre d’autres beaucoup plus importantes. Ce sont toutes, malgré cette impression, des chefs d’oeuvre.

Lamartine avait une vingtaine d’années de plus que Liszt. Il a tout comme lui , avec son côté bourgeois et ses pensées rêveuses, baigné dans le même climat intellectuel, sensible de l’époque romantique. En 1830, après les fameuses Journées de Juillet, Lamartine avait abandonné la diplomatie et faisait partie de l’Académie française. C’est de cette époque que date la publication des Harmonies Poétiques et Religieuses : 4 livres – 47 poèmes – un recueil vendu  à 45 000 exemplaires en 4 ans !

C’est à Florence en 1826, alors qu’il occupait le poste de secrétaire d’ambassade qu’il a eu l’idée de cet ouvrage appelé, au départ, Psaumes Modernes. Il écrivait à son propos :  » Ces Harmonies, prises séparément, semblent n’avoir aucun rapport l’une avec l’autre. Considérées en masse, on pourrait retrouver un principe d’unité dans leur diversité même, car elles étaient destinées, à reproduire un grand nombre des impressions de la nature et de la vie sur l’âme humaine. »

Ces mots suggestifs  amèneront Liszt à écrire son recueil, non pour traduire un texte, mais pour transcrire l’âme de ce texte  en musique. Par ailleurs, il va beaucoup se reconnaître dans cette candeur, cette quête sincère du sens de la vie et de l’être suprême ressentis souvent par Lamartine. Elle est l’expression mystique profonde et presque intime du compositeur.

Il y a dix pièces au total : Invocation – Ave Maria – Bénédiction de Dieu dans la solitude – Pensée des morts – Paster Noster – l’Hymne de l’enfant à son réveil – Funérailles – Misere ( d’après Palestrina ) – Andante Lagrimoso – Cantique d’Amour. Elles sont assez difficiles à jouer et rares sont celles ou ceux qui les ont enregistrées dans leur intégralité. Certaines d’entre elles reprennent le nom attribué par Lamartine. Des longs extraits des poèmes ont été, également, insérés sur les partitions.  En voici quelques-unes :

Pensée des morts est une pièce sublime datant de 1834, publiée un an plus tard. Le climat de la pièce prend sa source dans une phrase de Lamartine qui aura suffi à inspirer Liszt :  » La vue de ces beaux cyprès, immobiles, de détachant en noir sur le tapis éclatant du ciel et rappelant le tombeau  » … Le compositeur  a fort bien su exprimer la douleur, la méditation, l’espoir. Elle est assez saisissante, audacieuse. Elle commence doucement, puis devient rapide, sombre, orageuse rythmiquement parlant.

(Vidéo : Andrea BONATTA au piano – Lequel a enregistré l’intégralité des Harmonies sur le piano demi-queue  du compositeur qui se trouve à Bayreuth : un Steingraeber qui a été l’instrument de Liszt durant les quinze dernières années de sa vie.  Eduard Steingraeber avait dit un jour à Liszt  » Maître je vais vous construire un piano à la puissance de vos doigts  » et c’est lui qui viendra, en personne, lui livrer.

L’hymne de l’enfant à son réveil : Il semblerait ( d’après le manuscrit conservé à la Bibliothèque d’Angers – France ) que Lamartine ait écrit ce poème en 1829, tout inspiré qu’il était par sa fille bien aimée qui avait alors 7 ans.

Liszt en a fait une sorte d’Impromptu en pensant, probablement, à ses propres enfants. C’est plein de fraîcheur, simple, tendre, avec une sorte de rythme  »  barcarolle  » mélodieux.

( Vidéo : Aldo CICCOLINI au piano )

Funérailles : pièce magnifique, célèbre, très souvent jouée seule en concert. C’est l’expression de la douleur, celle à la fois personnelle de Liszt, mais aussi celle d’une souffrance universelle envers ceux qui meurent en héros pour une cause et des idéaux. Au départ elle ressemble à une marche funèbre, laquelle s’amplifie peu à peu comme un tonnerre assez tonitruant.

Compte tenu qu’elle a été écrite un mois après la mort de son ami Frédéric Chopin en 1849, beaucoup ont pensé qu’il pouvait s’agir là d’un hommage. Liszt lui-même dira qu’en la composant il a pensé à lui, mais  il s’agit, avant toute chose, d’un hommage aux héros de la révolution hongroise de 1848 et plus particulièrement à trois personnes qui vont mourir en héros : le prince Felix Von Lichnowsky – le comte Lajos Batthyany – le comte Lazslos Teleky ( exécutés par les monarchistes des Hasbourg ) – La rage et la révolte sont bien là saupoudrées par moments d’une certaine tendresse !

(Vidéo Kystian ZIMERMAN au piano )

Bénédiction de Dieu dans la solitude : est vraiment une pièce d’une grande beauté, avec infiniment de virtuosité. Ce sont les premiers vers de Lamartine qui l’ont inspirés :

 » D’où me vient, ô mon Dieu, cette paix qui m’inonde ?
D’où me vient cette foi dont mon cœur surabonde ?
À moi qui tout à l’heure, incertain, agité,
et sur les flots du doute à tout vent ballotté,
cherchais le bien, le vrai, dans les rêves des sages,
Et la paix dans des cœurs retentissant d’orages ?
À peine sur mon front quelques jours ont glissé,
il me semble qu’un siècle et qu’un monde ont passé,
et que, séparé d’eux par un abîme immense,
un nouvel homme en moi renaît et recommence....  »

Liszt a toujours eu énormément de plaisir à jouer ce morceau en privé ou ses amis ou ses élèves. Il l’a écrit  à une époque où il se sentait relativement optimiste compte tenu qu’il avait une nouvelle compagne, des idées musicales correspondantes à ce qu’il souhaitait , le défi en tête de faire de Weimar la Nouvelle Athênes, et il revenait également vers la foi.

C’est une pièce qui transporte un peu  » hors du temps  » ; son langage est riche, voluptueux. Elle est élégante, contemplative ( au sens spirituel du terme ) , subtile dans ses changements, mélodieusement chantante; il y a la joie aussi,dans sa vérité profonde. Il l’a vue comme une histoire d’amour entre une âme et Dieu, une façon d’échapper à la réalité de la vie pour aller, seul,  vers Dieu. On retrouve là le dilemme qui a toujours existé chez Liszt à savoir les difficultés qu’il a rencontrées pour pouvoir concilier sa vie, sa fougue, ses amours, ses envies, sa musique, voire même ses penchants comme l’alcool et le tabac, avec l’appel spirituel qui était en lui. Il a toujours voulu tenter de  » garder le contact  » avec l’être suprême en dépit de tout.

( Vidéo : Claudio ARRAU au piano )

Torréfacteur et café …

 » Sans un maître torréfacteur, point de bon café. c’est l’artisan, l’artiste et le créateur du goût. Il lui faut un nez  pour ressentir le caractère de la fève, de l’oreille pour entendre psalmodier le grain cuit au plus juste parce que rôti deux secondes de trop, votre lot se transformera en une infâme boisson. Prenez une torréfaction brève: le grain s’enveloppera dans une  robe de moine . si la torréfaction est poussive, les grains deviendront ébène, corsés ou caramélisés comme l’aiment les Italiens. À part quelques initiés, peu de personnes savent que le grain vert mis en sac à la plantation n’a aucune saveur et aucun arôme. seule la torréfaction à l’oreille lui donne sa noblesse dans une température allant de 150 °c à 250 °c afin d’évaporer les 12 % de son poids constitué d’eau.  » Pascal MARMET ( Écrivain français / Extrait : Le roman du café )

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Edvard & Tulla …

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Tulla LARSEN et Edvard MUNCH en 1899 ( il l’a rencontrée un an plus tôt )

 » Munch, à 35 ans, entretient des relations très complexes avec les femmes. Ambiguïté, timidité, pulsion érotique forte, impossibilité d’aimer : son impuissance à vivre une sexualité apaisée et harmonieuse forge sa personnalité, devient peu à peu l’enjeu de son œuvre.  » Je n’ai jamais aimé  » confie t-il «  j’ai connu la passion qui déplace des montagnes et métamorphose l’individu, la passion qui arrache le cœur et s’abreuve de votre sang. Mais il y a jamais eu une femme à qui j’ai pu dire : c’est toi que j’aime, tu es tout pour moi. » Tulla ne l’ignore pas. La passion justement qui l’habite embrase enfin Munch et le place encore une fois sur la lame.

Leur long voyage à travers la vieille Europe , de Nice à Berlin, de Florence à Rome, les aliène l’un et l’autre et le désespère. Plus qu’une amante, Tulla est une goule. Munch ne peut s’en défaire tant elle le harcèle, refusant de le quitter malgré ses demandes. Cette liaison brûlante va accentuer le drame intérieur de Munch, les femmes deviennent les irréductibles ennemies de l’art et de la paix, mais Tulla continue de s’imposer.Le voyage devient infernal, il se considère comme la proie d’un vampire.

Munch peint, toujours avec obsession, sentant monter en lui les premiers signes cliniques de la folie. C’est l’époque où il s’essaie à de rares paysages poétiques et émouvants, mais Tulla est toujours là et veut l’épouser. La constance de Tulla inhibe davantage encore Munch et le terrorise. Seule la peinture semble l’en défaire. Il s’y emploie aussi dans des lithographies rageuses et brutales où il strie le dessin par des traits violents.

La relation avec Tulla lui inspire un tableau saisissant d’expressionnisme : Les Trois Âges de la femme, daté de 1899. Il montre trois femmes triomphantes et dominatrices, quel que soit leur âge. Vierge et toute de blanc vêtue, dans la force de sa féminité, nue et provocante, vieille tout en noir mais défiant du regard le peintre, trois temps de leur vie, d’où l’homme est exclu et vaincu …

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 » Les Trois Âges de la femme  » – 1899 – Edvard MUNCH

En 1902, après quatre années de passion délétère, Munch, qui s’abandonne à l’alcool, rend visite à Tulla qui le fait demander par des amis. Elle a imaginé une mise en scène tragique : faisant la morte sur son lit, elle l’attend. Munch, décontenancé, s’approche d’elle, la caresse, prend sa main, quand soudain, effrayante, Tulla se redresse en criant. Mais la résurrection n’est guère du goût de Munch. Une arme est à proximité, s’ensuit une violente scène, une balle part et blesse sa main, mutilant à jamais le majeur de sa main gauche. Cette  » grande scène  » va hanter désormais le peintre. De nouveaux motifs se pressent dès lors dans ses toiles : la femme agressive, celle qui castre et veut tuer l’homme, le sang qui seul colore désormais la peau livide, la solitude des êtres, irrémédiable et désespérée. La rupture semble inéluctable. Munch n’en a pas fini avec elle cependant. Elle l’habite et l’obsède.

Il peint leur couple en 1905, mais le tableau est volontairement coupé en deux. Munch s’est représenté de biais, l’air inquiet et apeuré. Tulla est de face, ses cheveux démoniaques entourent son visage, ses grands yeux soutiennent le regard du spectateur. Deux en plus tard, en 1907, elle réapparaît dans La Mort de Marat : il s’est peint mort, assassiné par elle, dans son lit. A côté du gisant, Tulla est nue et le défie. Même mise en scène d’assassinat, même solitude. La peinture coule traits verticaux, comme des larmes de désespoir sur les draps, sur le bras de l’homme : du sang.

munch et tulla
 » Autoportrait devant un fond vert et Portrait caricatural de Tulla Larsen  » – 1905 – Edvard MUNCH ( à l’origine un seul tableau, coupé ensuite en deux )
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 » La mort de Marat  » – 1907 – Edvard MUNCH

C’est à sa propre demande que Munch entre en clinique comme pour échapper à Tulla. Des hallucinations le tourmentent, devant ses yeux passent des images de mort et de réminiscences de ses tableaux passés. La hantise de devenir fou l’assiège. Munch sera interné près d’un an. A sa sortie en 1909, il retrouve un peu de paix intérieure, déclare que  » ces faiblesses sont une part de moi-même  » ajoutant  » je ne voudrais pas rejeter ma maladie car mon art lui est pour beaucoup redevable. » – 

Il ne reverra jamais plus Tulla, mais sûrement est-ce elle qu’il peindra encore jusqu’en 1919 dans l’Artiste et son modèle. Dans la chambre à coucher, où l’on devine un lit aux draps repliés, une femme aux longs cheveux défaits occupe, dans une frontalité agressive, le premier plan du tableau. Juste derrière lui, le peintre regarde tout aussi intensément et fixement le spectateur. Mais cette fois-ci, Munch a corrompu la visage de la femme, assombri dans une nuit dans laquelle elle ne peut entraîner son amant, qui, habillé, a le visage en pleine lumière. Comme s’il avait vaincu ses monstres intérieurs et enfin effacé jusqu’aux traits de celle qui le tourmenta tant !  » Alain VIRCONDELET (Écrivain français, docteur en Histoire de l’Art )

munch l'artiste et son modèle
 » L’artiste et son modèle  » 1919 – Edvard MUNCH

 

La LIBERTÉ de PENSÉE …

 » Faut-il le répéter ? La liberté de pensée ne se trouve ni à droite ni à gauche ni même dans l’anarchisme. Elle ne loge dans aucune religion, dans aucun système politique ou philosophique, pas plus dans l’athéisme que dans la laïcité. Tout cela représente des robes, des voiles et des attaches et Pensée va toute nue, tel le jeune François d’Assise abandonnant entre les mains de l’évêque les vêtements par lesquels le prélat voulait le retenir afin de le remettre dans le chemin balisé de la droite raison. Or la liberté n’a pas raison mais elle va son allure, impertinente, juvénile, elle déjoue la barbarie comme l’esprit de productivité, l’imposture intellectuelle comme la facilité. Elle est dans ce refus de tout conditionnement et de toute appartenance, elle se trouve dans la ville et dans le désert, elle passe tel un vent dans la forêt, une tempête sur la demeure provisoire. Elle n’a pas de dévots, elle n’a pas de suiveurs mais seulement des relais. On ne voit guère ses progrès dans la conduite des hommes mais elle avance, seule. Elle n’a pas de famille, de clan ni de parti, elle ne regarde jamais son visage et les années glissent sur ses épaules de jeune fille. Elle ne veut rien prendre mais tout dénouer. Elle avance mais on ne la remarque pas; elle est si nue, tandis que les passants sont engoncés dans leurs croyances, dans leurs principes. Elle est nue, elle va son chemin, elle ne requiert nulle acclamation. » Jacqueline KELEN ( Écrivain, productrice française à France Culture, diplômée en Lettres classiques)

liberté de penser 3
 » Freedom of Toughts  » ( Liberté de pensées )  par Roy SCOTT Illustrations