Amour ou Désir …par Thierry COHEN

 » Souvent les gens confondent le désir et l’amour. Ils se sont fourvoyés dans des histoires inutiles, ont dilué leur identité, leurs valeurs dans de stupides aventures ou dans des idées trompeuses. Ils se sont perdus et, par la même, ont corrompu cette capacité d’entendre leur âme, de distinguer l’image de leur double. Dès lors, ils se trompent de vie, de route et de personne. Ils rencontrent un homme, une femme, et, pour toutes sortes de mauvaises raisons, ils pensent qu’il s’agit de l’être qui leur est destiné. Pour des raisons esthétiques : il est si beau, elle est si belle … Ou sociales : ça se fait, je dois me marier, former un couple, je veux faire comme les autres. … Pragmatiques, même : ce sera plus facile à deux … Commerciales, également : notre société présente l’amour comme un produit de consommation. Souvent, pour toutes ces raisons à la fois et d’autres encore. Et, dès le lendemain de leur première nuit, ils commencent à s’évaluer : ah, elle a fait ça, ce n’est pas bien, un point de moins … Tiens, il ne m’a pas dit ce que j’attendais, encore un point de moins . Ils deviennent, peu à peu, comptables de leur relation et quand ils font le bilan, celui-ci est déficitaire. Ce qui devait être harmonie, devient désaccord, se transforme en querelles et va jusqu’à la désunion. Alors, ils ferment boutique. L’amour, je te le dis, c’est autre chose. C’est une complémentarité qui se révèle immédiatement ou avec le temps. Et on s’émerveille de ce que l’autre soit différent de nous et de ce que cette différence nous apporte, nous transforme, nous rend meilleur.  » Thierry COHEN ( Écrivain français)

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Thierry COHEN

CAMILLE & CLAUDE …

 » En 1865, au grand dépit de sa famille, Claude MONET entretient une liaison avec un jeune modèle de 18 ans, Camille Doncieux, qui, peu après leur rencontre, donnera naissance, en 1867, à leur premier fils Jean. Leur existence est alors assez précaire, le peintre ne vend guère de tableaux. Mais il n’en laisse rien paraître dans ses toiles où il fait poser Camille. Au contraire, il célèbre, avec elle, les douceurs de l’harmonie conjugale, l’amour maternel, et la grâce des êtres dans les jardins. Tout l’imaginaire de Monet est déjà là, qu’il ne cessera de reprendre au fil des œuvres à venir, la petite litanie des bonnes heures, à défaut de peindre le bonheur.

Très vite il comprend que son génie réside là, dans la peinture des instants heureux. Bien décidé à planter désormais son chevalet en plein air, faisant du paysage le motif essentiel de sa recherche, il y insère Camille, la sertit de fleurs et d’arbres, l’enchâsse même symboliquement, comme en 1876, dans le tableau intitulé Dans la prairie. Toujours de blanc vêtue, Camille est ensevelie par l’herbe montante du printemps. Les fleurs de graminées lui font une sorte de berceau naturel où elle repose, telle une Ophélie qui connaîtrait le bonheur … Et pourtant l’ombre de la mort plane déjà sur le couple.

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 » Dans la prairie  » 1876  – Claude MONET

En 1870, Camille Doncieux et Claude Monet se marient pour officialiser leur liaison. Leur fils a trois ans. Aussitôt après, ils apprennent que Camille est atteinte d’un cancer de l’utérus. Monet croit encore à sa survie. Il la peint dans la nature pour mieux la sauver. La peinture est vécue comme un moyen d’échapper à la mort, mieux encore comme un philtre magique qui, passant de la toile au modèle, va infecter des forces et des flux de vie. Pour conjurer le malheur, ils ont un autre enfant : Michel naît en 1878. La maladie redouble, embrasée par la grossesse.

Monet continue de peindre Camille, obstinément, inlassablement, pathétiquement. Celle qu’il avait peinte en pied, en 1866, dans l’admirable Dame à la robe verte, dans lequel Monet avait particulièrement travaillé les reflets de la soie, n’est plus qu’une femme fragilisée par la souffrance et l’angoisse de mourir. Entre 1875 et 1879, Monet ne peint plus Camille que dans la précarité de la vie, on la reconnaît dans de nombreux tableaux, silhouette égarée dans les champs, de plus en plus évanescente, presque immatérielle, au milieu des coquelicots et des senties de verdure.  Il est remarquable d’observer l’évolution du style de Monet au long de ces pénibles années. La femme très incarnée qui posait jadis en robe verte tout comme celle qui parodiait une Japonaise, n’est plus ! Monet avait eu l’intuition de cet effacement dans La Petite Capeline rouge ( 1873 ) une toile qui faisait partie de sa collection privée et dont il ne se séparera jamais. Dans ce tableau Camille apparaît fugacement au travers d’une fenêtre. Dehors la neige immaculée tranche avec avec la silhouette recouverte d’une capeline rouge. Camille semble quitter la maison familiale et partir vers la blancheur glacée de la mort.

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 » Camille ou la Dame à la robe verte  » 1866 – Claude MONET
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 » La petite Capeline rouge  » ou Portrait de Madame Monet – 1873 – Claude MONET

Monet qui n’a jamais aimé que les fleurs et le charme des jardins, a peut-être peur lui-même de la mort qui risque d’assombrir sa palette. Est-ce pour cette raison qu’il invite, dès 1878, Alice Hoschedé et ses enfants à venir les rejoindre à Vétheuil ? Depuis trois ans ils sont amants. Camille, si elle n’est pas certaine de leur liaison, est trop fatiguée pour se battre. Elle accepte sans rien dire la venue de sa rivale sous son propre toit. Alice manifeste beaucoup de compassion pur celle qui meurt. En 1879 Camille décède. Monet la peint une ultime fois sur son lit de mort : blafarde, vêtue de blanc, comme elle apparut le plus souvent, telle une mariée ou une première communiante.  » Alain VIRCONDELET (Écrivain français, universitaire, biographe )

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 » Camille sur son lit de Mort  » 1879 – Claude MONET