Le sacre du printemps …Histoire d’un ballet

DIAGHILEV STRAVINSKY ET NIJINSKI 1912
Serge DIAGHILEV (à gauche) – Vaslav NIJINSKI (au centre)- Igor STRAVINSKY (à droite ) – Photo prise en 1911/12

Voilà plus d’un siècle que les rythmes telluriques, saccadés ,rapides de l’obsédante et révolutionnaire musique  d’Igor Stravinsky hantent la créativité de nombreux chorégraphes soucieux de remonter le Sacre du Printemps.

(Vidéo LE LONDON SYMPHONY ORCHESTRA – Direction Léonard BERNSTEIN°

La chorégraphie radicalement moderne, violente, tribale, voire même animale,  de Vaslav Nijinski, pour les Ballets Russes de Serge Diaghilev, suscitera, à l’époque, un énorme scandale le soir de la première en 1913 au théâtre des Champs Elysées à Paris. Une grande partie de celles et ceux qui avaient spécialement fait le déplacement pour y assister, n’a pas vraiment compris ce que ce danseur, audacieux chorégraphe, avait imaginé ! Ils en furent complètement déstabilisés, déconcertés, scandalisés : voir des danseurs avec des « en-dedans » au lieu des traditionnels  » en-dehors  » de la danse, qui rampaient au sol, se tortillaient, se roulaient par terre, faisaient des piétinements abusifs,  ou criaient en faisant des gestes curieux avec les mains. Et pour couronner le tout, ce soir là  précisément, la musique donnait l’impression que l’orchestre faisait des fausses notes !

Pendant que le public injuriait, sifflait, criait,  et que certaines personnes en venaient aux mains , en coulisses Nijinski était monté sur un tabouret pour donner des instructions à ses danseurs qui n’entendaient rien dans ce vacarme généralisé. Diaghilev, de son côté, faisait éteindre puis rallumer la salle pour tenter, désespérément, de calmer le public.

Cinq représentations plus tard, le ballet sera complètement retiré du programme. Il ne fera l’objet que de trois soirs  à Londres.

Les journaux écriront :  que  » ce n’était pas le Sacre du Printemps, mais massacre du printemps !  » et que Nijinski avait manqué  de  » maturité chorégraphique  » . Alors c’est vrai qu’il n’avait pas beaucoup d’expérience en ce domaine. De plus il a rencontré de gros problèmes avec la musique. Il n’était pas musicien, c’est un art qui ne le branchait pas trop, en conséquence de quoi  il lui était difficile de résoudre le problème du rythme et des mesures indispensables pour la danse, d’autant que dans ce ballet la musique est étroitement liée à la danse.  Diaghilev dût faire appel à la danseuse et professeur britannique : Marie Rambert qui a aidé Nijinski dans ce domaine.

Il faut bien retenir une chose importante : si Nijinski présentait aujourd’hui une telle chorégraphie, tout se passerait relativement bien parce que les choses, la danse et les esprits ont évolués. Il ne serait pas méprisé, réprimandé, tourné en dérision, mis au banc des accusés comme il l’a été à l’époque. On trouverait, bien au contraire, tout cela très inventif, créatif, imaginatif.

Nijinski avait des idées chorégraphiques bien trop modernes et novatrices dans une époque qui ne l’était pas vraiment. Le problème, vu sa très grande fragilité mentale et sa sensibilité exacerbée, c’est qu’il ne comprenait pas  pourquoi on encensait tant le danseur présentant  pourtant les mêmes caractéristiques,  et que l’on n’apportait pas plus de compréhension que cela  au chorégraphe qu’il voulait être. Dans sa tête, les deux ne faisaient qu’un, l’un n’était pas dissociable de l’autre. Comme il l’a souvent  répété , il était un danseur de formation classique qui avait désiré s’ouvrir à autre chose. De ce fait  il se voyait, par conséquent, comme un chorégraphe avant-gardiste résolument tourné vers l’avenir, ne souhaitant pas regarder en arrière à savoir vers la danse académique.

Si l’on arrive à comprendre ses ressentis, alors on comprend mieux le Sacre. C’est une oeuvre mythique qui a bouleversé le monde la danse. Elle apparaît même aux yeux de certains, comme une chorégraphie ayant des  dimensions sacrées, philosophiques, ancestrales et humaines.

Dans ses mémoires, la soeur de Nijinsky, Bronislava,  a voulu s’exprimer à ce sujet   :  » Vaslav avait vu ses danseurs comme des créatures primitives à l’apparence bestiale : jambes et pieds en dedans, poings serrés, tête baissée, épaules voûtées, marchant ployés et cela lui avait demande bien plus de précision qu’on a pu le penser alors  »

L’histoire est celle de jeunes gens qui fêtent l’arrivée du printemps par une suite de danses et de jeux. Parmi eux se trouvent une vieille voyante, des anciens, le grand Sage et son cortège qui viennent là pour bénir la nouvelle saison et président la danse sacrée. Des jeunes filles vierges dansent des rondes pour désigner celle qui finira par être l’élue, celle qui va se sacrifier pour la nouvelle saison.

Les décors et costumes furent confiés au peintre russe profondément inspiré par ses différentes missions et expéditions en Inde, un passionné de fouilles archéologiques, littérature, psychologie, quelqu’un de très mystérieux , un peu  » gourou  » :  Nicholas  Roerich .

NICHOLAS ROERICH
Nicholas ROERICH par son fils Svetoslav ROERICH

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Il a conçu pour le Sacre des costumes originaux, très colorés, qui sont repris dans certaines versions du ballet ou que l’on peut admirer lors d’expositions sur les Ballets Russes. Outre ce travail, il a co-écrit l’argument avec Stravinsky.  Ce dernier et lui  ont revendiqué la paternité du livret et chacun y a été de son explication :

Stravinsky  a toujours affirmé qu’il avait fait un rêve en 1909, celui de l’histoire même de ce ballet, le rêve d’un rite sacral païen avec des sages qui assistaient au sacrifice d’une jeune fille pour l’arrivée du printemps. Il disait en avoir parlé à Roerich et Diaghilev qui furent complètement enthousiasmés par cette idée.

De son côté Roerich disait n’avoir jamais rien su de ce rêve. Par contre, il se souvenait fort bien d’une visite de Stravinsky chez lui, lequel lui aurait demandé de collaborer avec  à un nouveau ballet. Nicholas aurait accepté et soumis à Igor deux sujets : un sur un jeu d’échec, l’autre sur le sujet du Sacre. Les historiens ont davantage penché sur la deuxième explication , parce tout le monde savait que le peintre était assez féru en la matière et donc capable de fournir des informations èthnographiques cohérentes, détaillées, et exactes.

Nombreux ont été les chorégraphes qui, un jour, ont souhaité remonter le Sacre du Printemps dans des versions plus ou moins bonnes. Il y en a une qui a été une véritable reconstruction de l’originale et qui mérite que l’on s’y attarde, c’est celle de

Millicent HODSON en collaboration avec Kenneth ARCHER

MILLICENT HODSON ET KENNETH ARCHER

JOFFREY BALLET SACRE DU PRINTEMPS
Le Sacre du Printemps – JOFFREY BALLET

En 1956 le fondateur du Joffrey Ballet, Robert Joffrey (lui-même ex danseur, pédagogue et chorégraphe) rencontre celle qui avait été l’assistante de Nijinski sur le Sacre à savoir Marie Rambert. Elle avait pris beaucoup de notes à l’époque. Joffrey lui parle alors d’un projet pour une version du Sacre qui serait en tous points fidèles à celle de Vaslav. Elle n’y croit pas trop et l’affaire n’a pas de suite. En 1971, il fait la connaissance de Millicent Hodson, une ex-danseuse, diplômée en littérature et qui est en train justement de préparer une thèse portant sur les Ballets Russes, Diaghilev et tous leurs ballets. Ensemble ils décident de monter ce projet qui lui tenait à coeur et qu’on disait impossible.

Millicent Hodson va collaborer avec l’historien anglais Kenneth Archer dont le travail sera de se pencher sur les costumes et décors de Nicolas Roerich. Ensemble, et durant sept longues années, ils fourniront un  travail intense et de recherches approfondies en tous genres : retrouver des éventuels danseurs d’époque, des proches du compositeur, des personnes ayant pu se trouver dans le public, des journalistes, des journaux intimes laissés par l’un ou par l’autre, des photos, des croquis, des documents …. Bref pour ce qui concernait le Sacre de 1913.

Après avoir récupéré tous ces éléments, Hodson a travaillé avec des petites figurines pour bien comprendre les mouvements, poses et déplacements de chacune. Archer va se faire aider par Sally Ann Parsons,  et ensemble ils étudieront avec beaucoup de sérieux et précision tous les documents laissés par Roerich afin de  confectionner près de 80 costumes avec des matières très nobles : soie sauvage brodée peinte à la main, des velours, de la fourrure, des passementeries de toutes sortes. Un luxe incroyable dont le coût s’éleva à 400.000 dollars.

Tous ont fait le maximum pour redonner au public une version vraiment aboutie, très proche de l’originale et ce plus qu’aucune autre n’avait pu le faire auparavant. Le ballet sera créé à Los Angeles en 1987 par le Joffrey Ballet. Elle a obtenu un énorme succès et c’est toujours le cas à chaque fois qu’elle est reprise n’importe où dans le monde. Elle s’est notamment inscrite au répertoire de l’Opéra de Paris en 1991.

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