LE VIN ET LA MUSIQUE – Accords et désaccords …

VIN ET MUSIQUE AFFICHE
Sur l’affiche de l’expo on voit le haut de la   » Basse de viole à tête de Bacchus « – 1689 – de Michel COLLICHON

« Le bonheur n’est qu’imaginaire, chacun sourit à sa chimère. Chantons, célébrons tour à tour Bacchus, le plaisir et l’amour ! Que sous la treille le plaisir veille. Tenant le flambeau de l’amour, Bacchus sera le Dieu du jour.  » Etienne MOREL dit MOREL DE CHÉDEVILLE ( Librettiste et dramaturge français )

Vin et musique, réunis ensemble, est un thème qui jusqu’ici n’avait pas été abordé au sein d’une même exposition. La Cité du Vin ( centre culturel inauguré en 2016) à Bordeaux a décidé de le faire en proposant :

 » LE VIN ET LA MUSIQUE – Accords et désaccords – du 23.3.2018 au 24.6.2018 

au travers d’environ 150 oeuvres ( prêts de différents musées européens et collections particulières ) assez éclectiques couvrant la période concernée à savoir du XVe au XIX e siècle : maquettes, peintures, bijoux, livrets, vaisselle, partitions de musique, céramiques)  associées à des musiques extraites de ballets, opéras, vieux airs populaires pour trinquer à la gloire de Bacchus

Une exposition festive, joyeuse, musicale, pensée avec beaucoup d’esprit créatif et imaginatif par Florence Gétrau ( Directrice de la recherche au CNRS (Institut de recherche en musicologie) qui fut également, durant 25 ans, conservatrice du Patrimoine ( musée de la Musique, musée des Arts et Traditions populaires) et historienne de l’art. Elle a rédigé, par ailleurs, de nombreux ouvrages et articles sur le sujet du jour. En conséquence, qui mieux qu’elle pouvait donc aborder, avec talent, ce thème à savoir l’union du vin et de la musique.

Le dieu de la mythologie grecque Dionysos, devenu Bacchus chez les romains,  est à l’honneur dans cette exposition qui se déroule en différentes sections : Dionysos le vin et la musique – Danse, bacchanale, ballet, bal populaire – Amour et Ivresse – Figures de caractère et allégoriques – Concerts domestiques et tables galantes ( banquets, tavernes, cabarets)

Elle aborde ce personnage, le vin avec ses excès, l’amour, les rencontres qu’un verre ( ou plus ) peut amener entre personnes quel que soit leur milieu social ( gens de la haute bourgeoisie et gens du peuple ) , entre l’ivresse et ses débordements, mais aussi la retenue et la tempérance, et démontre également que tous les plaisirs autour du vin et l’ivresse  ont souvent un côté éphémère.

De nombreux compositeurs , ayant un jour abordé le vin, l’ivresse, et ses plaisirs accompagnent l’exposition.

( Vidéo :  » Chanson de Silène  » – Paroles de Philippe QUINAULT – Musique de Jean-Baptiste LULLY dans l’opéra PSYCHÉ ( Acte V scène III ) 1671 :  » Bacchus veut qu’on boive à longs traits, on ne se plaint jamais. Sous son heureux Empire tout le jour on n’y fait que rire et la nuit on y dort en paix …  »  – José LEMOS (Contre-ténor)

( Vidéo  » Libiamo ne lieti Calici  » Acte I – Duo entre Violetta et Alfredo dans l’opéra de Giuseppe VERDI  » LA TRAVIATA  » ( 1853 ) – Anna NETREBKO & Rolando VILLAZON

Les versions se multiplient et les légendes aussi quant à la naissance de Dionysos ( Bacchus)  et plus particulièrement l’identité de sa mère. La plus courante serait qu’il est le fils adultérin de Zeus et Sémélé ( fille du fondateur et roi de Thèbes : Cadmos)

Sémélé est une mortelle, prêtresse de son état. Elle aurait rencontré le très volage Zeus alors qu’elle sacrifiait un taureau. Pour la regarder il aurait revêtu différentes formes. Il tombe sous son charme et deviennent amants. De leurs amours adultérines naîtra Dionysos. Lorsque Sémélé était enceinte, Héra ( femme de Zeus) très jalouse , va se transformer en la nourrice de Sémélé ( afin de l’approcher avec confiance ) et lui dira de demander à Zeus de lui apparaître en pleine lumière ( car jusqu’ici ils ne s’aimaient que dans l’obscurité ) . Elle lui en fait la requête, il ne peut rien lui refuser et s’exécute. Malheureusement, cela fera mourir Sémélé dans les flammes de la foudre et des éclairs . Zeus a juste le temps d’arracher l’enfant du ventre de sa mère et le replace dans sa cuisse jusqu’au terme de sa naissance ( d’où l’expression «  sortir de la cuisse de Jupiter  » ( Jupiter étant Zeus chez les romains)

 

Cela n’empêchera pas Héra de continuer à nourrir un grand désir de vengeance envers l’enfant et fera tout ce qu’il lui est possible pour tenter de le tuer. Pour y échapper, l’histoire raconte qu’il fut placé en nourrice chez la soeur de sa maman, Ino, puis chez les nymphes de Nysa qui vont l’élever dans une grotte qui, parait-il, était entourée de vignes. On dit que l’enfant buvait le jus du raisin …. Une autre légende dit qu’il avait vu un serpent manger une grappe, s’en empara et à son tour but le nectar ; à partir de là, il souhaita  le faire connaître durant ses périples…. Une autre version  encore raconte que furieux de cette naissance, Cadmos aurait enfermé sa fille Sémélé et le bébé dans un coffre et l’aurait jeté à la mer. Elle serait morte durant le voyage et l’enfant aurait été trouvé et confié par Hermès à Nysa.

Dionysos a fait partie de l’Olympe mais restera un dieu errant, le seul né d’une mère mortelle, lui même le sera durant un certain temps.

On sait qu’il est le Dieu du vin, de la vigne, de l’ivresse, du théâtre, de la tragédie. Toutefois il ne fut pas musicien. Chez les romains, le culte de Dionysos a été instauré en 496 avant J.C. – Il deviendra Bacchus,Dieu principalement du vin et de la vigne sous Auguste.

La peinture, sculpture, architecture, les arts du spectacle : danse, opéra, musique, se sont inspirés de l’Antique et plus particulièrement de Dionysos devenu Bacchus. Sans oublier qu’il apparaîtra aussi dessiné ou gravé sur de la vaisselle, de la poterie, ou sculpté sur des instruments de musique.

VIN ET MUSIQUE CRATERE EN CALICE
 » Cratère en calice à figures rouges- Dionysos, Ariane, Eros et le Thiase –  » Athènes 360/350 avant J.C. – Peintre de Montesarchio. ( Musée du Louvre)
VIN ET MUSIQUE LE TRIOMPHE DE BACCHUS LOUIS SIMON BOIZOT 1772 1773
 » Le triomphe de Bacchus  » – Terre cuite 1772/1773 – Louis Simon BOIZOT (Sèvres et Limoges – Cité de la céramique)
VIN ET MUSIQUE
 » Virginal double  » – Martinus VAN DER  BIEST – 1580 –  Dans le couvercle on peut y voir une scène de banquet en plein air, avec une fontaine, une vigne , des couples qui dansent, s’aiment, chantent, jouent de la musique – Les trois sont réunis : vin, musique et amour !

Bacchus, ses Bacchantes ou Bacchanales ont largement inspiré l’imaginatif des artistes. Il apparaît sous différentes formes : enfant, adolescent, adulte ( avec la tête couronnée de feuilles de vigne) , ou bien sous celle d’un animal : bouc, âne, panthère, léopard, lion, tigre, ou bien encore dans des cortèges joyeux et festif.

Le ballet de Cour français, dans lequel se retrouvaient la musique, la poésie et la danse, traitait généralement des soucis quotidiens, des choses de la vie, des passions de tout à chacun, mais il a,  lui aussi , puisé dans cet univers où se mêlait le mythologique, l’allégorique, l’historique. Bacchus sera là, tout comme sa suite mais on ne peut pas dire non plus, qu’il y en eut beaucoup sur ce thème  : Henri IV dansa dans Le ballet des bacchantes en 1608 ; dix ans plus tard on assista au « Ballet des ivrognes  ; puis ce fut au tour de Louis XIII d’apparaître comme danseur dans le Ballet des bacchanales en 1623. Tout le côté  « fêtes débridées » se transforma en des célébrations royales à l’image du roi.

Le jeune roi  Louis XIV dansera en 1651 dans Le ballet des fêtes de Bacchus , humoristique fantasque et fantaisiste, puis dans Le triomphe de Bacchus en 1666 avec tout un tas de personnages plus grotesques les uns que les autres. Il pouvait très bien prendre l’aspect d’un joyeux drille un peu enivré  devant toute sa Cour  et accepter que les courtisans eux-aussi se déguisent en des personnages pas très recommandables .

Mais de par la seule présence du roi sur scène , l’image de Bacchus ( qui d’habitude symbolisait le désordre )  prenait un tout autre aspect : non seulement elle se valorisait mais Bacchus se devait de s’incliner devant sa Majesté ,  honorer sa personne, sa gloire et  reconnaître sa supériorité.

A l’opéra on assistera, plus tard,  en 1672 aux Fêtes de l’amour et de Bacchus puis au Mariage d’Ariane et de Bacchus, des oeuvres où Bacchus s’unit au sentiment d’amour, au plaisir, à la sensualité. Louis XIV appréciait que l’on se penche sur ce genre dans les divertissements qu’on lui proposait à l’Académie royale de musique.

La musique ne sera pas en reste elle non plus : que ce soit Rameau, Duvernoy, Charpentier, Lully,  Mozart, Puccini, Verdi, Donizetti, Meyerbeer, Massenet … J’en passe et des meilleurs,  dont certains du reste aimaient beaucoup le bon vin . Ils furent nombreux à aborder le thème du vin et du champagne(  » De ce vin frais l’écume pétillante de nos français est l’image brillante disait Voltaire – car la littérature elle aussi a souvent évoqué ces boissons ) , ainsi que de la bière,  dans leurs oeuvres.

Il y eut aussi les  » airs à boire  » que l’on reprenait en choeur. Ils apportaient  un côté joyeux, festif, fantaisiste, voire même perturbateur aussi et quelquefois dramatique également car plus on chantait, et plus on trinquait ! On buvait, on chantait et on  jouait de la musique dans les tavernes, les auberges, les cabarets, les concerts lors de fêtes en plein air, les cortèges à la gloire de Bacchus, les  chambres de rhétorique( dans lesquelles se réunissaient pour débattre philosophiquement, réciter des poèmes, boire, écouter de la musique, faire la fête ) .

VIN ET MUSIQUE LES CHANTEURS Les Chanteurs Gerrit van Honthorst (
 » Les chanteurs  » ( Violoniste , buveur et prostituée luthiste ) – Milieu du XVIIe siècle – Gerard VAN HONTHORST – ( Musée des Beaux Arts de Lyon)  – Ce tableau sert l’affiche de l’expo.

Tous ces endroits de sociabilité et convivialité où l’on aimait à se retrouver quel que soit le milieu social auquel on appartenait, permettaient , en effet,  de se retrouver en trinquant allègrement , quelquefois de se réconcilier, ou bien, sous l’effet de plusieurs verres, les choses pouvaient dégénérer (débordements) : accords ou désaccords selon l’ambiance du temps, de l’époque.

VIN ET MUSIQUE LE TRIOMPHE DE BACCHUS 1624 NICOLAES CORNELISZ MOEYAERT
 » Le triomphe de Bacchus  » – 1624 – Nicolaes Cornelisz MOEYAERT – (  Musée Mauritshuis à la Haye)
VIN ET MUSIQUE LE MAITRE DES CORTEGES LE NAIN La Procession du bœuf gras1650
 » Le cortège du boeuf gras  » – 1640 env. – Maître des Cortèges ( LE NAIN ) – Musée National Picasso / Paris
VIN ET MUSIQUE 1735 NICOLAS LANCRET FESTIN DE NOCES
 » Festin de noces au village  » 1735 – Nicolas LANCRET ( Musée des Beaux Arts à Angers )

Les bacchantes ( ou ménades dans la mythologie grecque) ont été les servantes de Bacchus. Elles ont voyagé à ses côtés au travers de ses périples. En art elles apparaissent souvent nues ou à peine voilées.

Les bacchanales étaient des fêtes en l’honneur de Bacchus (Il n’y avait pas d’interdit que ce soit en sexe ou en abus d’alcool, ce qui finissait par des débordements, désordres, orgies incroyables – En 186 avant J.C un scandale va éclater par rapport à ces bacchanales parce qu’on les accusait de déboucher sur des viols, des rites initiatiques, des crimes. Elles furent alors surveillées, encadrées, puis elles s’assagiront deviendront un sujet d’esthétique à la fois dans le littéraire et le pictural qui sera très apprécié de l’aristocratie romaine, et enfin disparaîtront. Avec Auguste à Rome, Bacchus deviendra alors le dieu de la vigne et du vin.

VIN ET MUSIQUE BACCHANALE MICHEL ANGE HOUASSE
 » Bacchanale  » – 1719 – Michel-Ange HOUASSE ( Musée du Prado / Madrid ( Espagne)

Le musicien buveur ou ivre est également abordé dans l’expo, c’est  une figure qui va beaucoup plaire dans le domaine de la peinture, notamment chez les artistes nordiques entre 1620 et 1630, inspirés un peu par le Caravage. Il y a aussi les tableaux allégoriques des cinq sens, ainsi que les natures mortes. Ces dernières font circuler un message empreint de plus de profondeur que les autres.

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 » Violoniste buveur  » – 1626 env. – Hendrick TER BRUGGHEN ( Château-Musée de Boulogne-sur-mer)
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 » Fantaisie d’artiste  » – 1735 – Pierre SUBLEYRAS ( Musée des Augustins – Toulouse)