RODIN et la danse …

RODIN ET LA DANSE

 « Quant à moi, chasseur de vérité et guetteur de vie, je prends sur le vif des mouvements que j’observe, mais ce n’est pas moi qui les impose. Même lorsqu’un sujet que je traite me contraint à solliciter d’un modèle une attitude déterminée, je la lui indique mais j’évite soigneusement de le toucher pour le placer dans cette pose car je ne veux représenter que ce que la réalité m’offre spontanément. «  Auguste Rodin expliquant une méthode de travail à Paul GSELL, critique d’art.

Rodin  fut un grand admirateur de la danse contemporaine. Elle a représenté une sorte de spectacle antique plein de mystère pour lui. Il a toujours été fasciné par le corps en mouvement ( ne pas oublier qu’il avait pris dans sa jeunesse, des cours d’anatomie au musée d’Histoire Naturelle, en conséquence de quoi on peut comprendre que déjà à l’époque, le corps avait un certain intérêt pour lui)  et toute sa vie durant, sa grande curiosité lui a permis de toujours voir plus loin dans son art.

Inévitablement la danse et son côté   » expression corporelle  » ne pouvait que l’intéresser. Le voir face à la danse c’est entrer au coeur même de son art. Ce ne sont pas les poses académiques classiques qui l’ont intéressées, mais les mouvements du corps, les attitudes de la danse,les gestes libérés des conventions.

Il appréciera davantage le  » modèle vivant en mouvement  » plutôt que des poses de danse figées. Sa préférence va , en effet, aux attitudes réelles prises sur l’instant ce qui, d’après lui, leur confère une vérité, une intensité et une énergie. Il dessine, puis décalque un dessin sur une autre feuille, en fait une aquarelle. Quelquefois il découpe, place la figurine sur une feuille, et la met en scène en la faisant tourner, virevolter, etc… et ce pour mieux la travailler ensuite en modelage d’argile.

En 2016, une première exposition avait vu le jour sur ce thème. Elle eut lieu à Londres sous le titre Rodin et la danse – L’essence du mouvement, à la galerie Courthauld. A l’époque, le musée Rodin avait collaboré avec la galerie. Cette année c’est lui qui se penche sur ce sujet avec une exposition intitulée :

RODIN ET LA DANSE – du 6.4.2018 au 22.7.2018 – Elle s’articule surtout autour de la série consacrée aux Mouvements de danse , mais également les recherches et expérimentations du sculpteur , des dessins, sculptures et photographies ( des clichés qui  furent signés par Rodin et d’autres des photos que certaines danseuses lui envoyaient avec une dédicace. )

RODIN ET LA DANSE Mouvement de danse D, avec Tête de la Femme slave
 » Mouvement de danse D.  » – Auguste RODIN ( figurine qui apparaît sur le catalogue de l’expo )
rodin mouvement de danse C
 » Mouvement de danse C.  » – Auguste RODIN

Par ailleurs, le musée tente de répondre à la question : Comment un homme qui a tellement été occupé à sculpter dans le marbre l’immobilité, a t-il pu être complètement fasciné par un art qui repose sur l’éphémère du mouvement ? Et pour ce faire, il met à l’honneur les différentes influences et affinités qui ont permis à Rodin d’arriver à cela entre sculptures, dessins et aquarelles.

En matière de danse ses goûts seront éclectiques : danse contemporaine, mais également danses folkloriques diverses : asiatiques, indiennes, orientales, espagnoles et celle de cabaret comme le french cancan . La force d’expression du corps, sa mécanique (qu’il a cherché inlassablement à comprendre ) le travail des mains, des bras, des pieds, auront une grande importance pour lui. Cela passait disait-il «  par la ligne qu’il dessinait  » et comme le poète Charles Baudelaire l’affirmait   » la danse c’est la poésie avec des bras et des jambes. C’est la matière gracieuse et terrible, animée, embellie par le mouvement. »

A noter que la série des neuf mouvements  fut réalisée entre 1911/1912. Les petites figurines sont la propriété du musée Rodin. Elles ont été longtemps enfermées, voire cachées, dans l’atelier du sculpteur , jamais exposées  . Rares furent ceux qui ont pu les voir à l’époque. Le Comte Kessler fit de ceux-là :

 » Rodin est allé cherché dans son portefeuille ce qu’il appelle la création de la femme, des dessins d’étude d’après une jeune fille très souple, une sorte d’acrobate dont les poses donnent toutes sortes d’arabesques inédites et bizarres. Rodin nous dit y voir , en quelque sorte, les premiers degrés d’une évolution, des transition qui mènent du monde animal à la femme : insectes, formes de grenouilles, créatures ressemblant à un sphinx, d’où la femme sort en rampant comme d’un cocon … Rodin nous fait ensuite entrer dans la pièce où il conserve ces études de sculpture d’après le même modèle que celui qui a inspiré la création : une quantité de petites figurines de la plus grande beauté. Surtout elles ont la même rigueur achitectonique que ses dessins, ce qu’il obtient d’ordinaire que rarement dans ses sculptures.  »  Harry KESSLER ( extrait de Journal, regards sur l’art et les artistes contemporains )

Rodin expliquera alors  » Ce n’est pas une acrobate. Si c’était une acrobate ça se verrait tout de suite, ce serait différent….. » .

Il fut un observateur très attentionné. Ces petites figurines  sont le témoignage de toutes ses observations et recherches du corps en mouvement. Il y en a en différentes poses. Il n’a pas cherché à ce qu’elles soient belles, mais expressives surtout, audacieuses, quitte à ce qu’à ce qu’elles soient déformées, désarticulées, avec des jambes et des bras tordus, sans réel visage, mais que surtout elles expriment bien le mouvement, le rythme, la vérité corporelle, la tension du corps, la liberté de la ligne,  l’envol, l’équilibre, le déséquilibre ( notamment dans les portés) … Peu importe le détail. C’était aussi comprendre l’espace et l’apesanteur.

Beaucoup ont dit que la danse fut très importante pour lui durant les vingt-cinq dernières années de sa vie, qu’elle avait pris une grande place dans son image publique mais assez petite finalement dans son oeuvre. Il ne faut pourtant pas oublier quel rôle la danse a tenu dans son langage sculptural : il va s’intéresser à elle, en parler, en faire l’éloge, la défendre, et de son côté elle a été une immense inspiratrice du mouvement, elle lui a même permis de l’approfondir, lui a apporté des idées novatrices,  elle a ré-orienté son esthétique, sa vision de la sculpture à la fin de sa carrière en lui donnant plus de modernité.

Aux environs de 1889/90  la danse va se transformer. Le classique codifié ( qui avait tant plu dans le passé) va faire place à des innovations plus contemporaines qui s’appliquent à explorer les possibilités du corps humain et s’intéressent aux mouvements du corps. Les danseurs et chorégraphes de l’époque prônaient le renouvellement et la transformation du ballet et de leur métier. Ils vont se tourner davantage vers une danse proche des sculptures antiques, anticonformiste, comme par exemple on pouvait le trouver chez Isadora Duncan, Ruth Saint Denis, Loïe Fuller ou bien encore Vaslav Nijinski. C’est ce qui a amené Rodin à voir la danse de façon différente lui aussi . Une danse qui se libère des conventions du passé .

Entre 1889 et 1910 le corps féminin va devenir un thème d’importance dans l’oeuvre de Rodin et c’est quasiment à cette même époque que l’univers de la danse va entrer dans sa vie, le fasciner,et présenter pour lui un grand intérêt.

En 1899   il a assisté à un spectacle de danse indonésienne lors de l’exposition universelle. Par la suite ce seront  des danseuses javanaises à Paris.  Sisowath 1er avait été couronné roi du Cambodge, il avait quitté Phnom Penh pour se rendre en France avec une troupe de 42 danseuses issues du Ballet Royal du Cambodge.  C’est un Rodin complètement sous le charme, subjugué par ces danseuses, qui assiste à l’une de leurs représentations au Pré Catelan. La danse khmère va l’enthousiasmer :  » je les ai contemplées en extase. Quel vide quand elles partirent, je fus dans l’ombre et le froid et je crus qu’elles emportaient le beauté du monde. » 

Il ne se contentera pas de les voir évoluer sur scène, mais demandera à pouvoir faire une série de dessins sur elles dans l’hôtel où elles étaient descendues. Cela ne pourra se réaliser car elles devaient repartir dès le lendemain pour un spectacle à Marseille. …. Qu’importe la destination, l’essentiel était de les suivre. Rodin s’embarque lui aussi pour un voyage jusqu’à la cité phocéenne, tant étourdi par leur beauté qu’il en oublie tout son matériel à dessin à Paris. L’histoire raconte qu’il demandera à un épicier du coin à Marseille de lui donner du papier d’emballage pour pouvoir  » croquer  » les demoiselles sur le vif. Il aurait aimé continuer de les accompagner plus loin encore, mais cela ne se fera pas.

RODIN ET LA DANSE DESSINANT DANSEUSES CAMBODGIENNES
Rodin et une danseuse cambodgienne
RODIN ET LA DANSE DANSEUSE CAMBODGIENNE DE FACE
 » Danseuse cambodgienne de face – Auguste RODIN
RODIN DANSEUSE CAMBODGIENNE DE PROFIL
 » Danseur cambodgien de profil  » – Auguste RODIN

Ces danseuses ont apporté une source supplémentaire à son inspiration. Il disait qu’après avoir consacré sa vie à l’étude de la nature, ce spectacle de danse si proche de l’Antique lui apportait non seulement un certain mystère mais également qu’il portait l’art divin très haut. Elles l’ont séduit parce qu’elles exprimaient à ses yeux la beauté, la pureté, la grâce et d’innombrables possibilités dans leurs gestes. Il a étudié leurs mouvements, leurs gestes, leurs drapés, leurs pieds, leurs mains. En une semaine d’étude les concernant, il fera de très nombreux dessins dans différentes poses, des dessins qui seront ensuite aquarellés d’une façon très raffinée.

 » c’était la peinture, la sculpture et la musique toutes entières qui s’animaient  » 

Beaucoup d’artistes se sont intéressés à l’univers de la danse, à des époques différentes : Picasso,  Archipenko, Kolbe, Bernard, Bourdelle … Degas bien sur qui lui a davantage baigné dans l’univers du ballet et des danseuses classiques. Comme Rodin il a peint des danseuses  » d’après nature  » avec des modèles vivants que tous deux ont longuement observés. Rodin à l’inverse de Degas et de beaucoup d’autres, s’est surtout penché sur le corps en mouvement, le corps libre de toute convention, et, il l’a fait avec audace.

Il va faire des rencontres liées à la danse :

-Alda MORENO qui en réalité s’appelait Noémie Chasselier : danseuse de cabaret, acrobate, compagne de  Jules Desbois ( qui la lui présentera) un sculpteur et proche collaborateur de Rodin. Elle avait posé pour son amant mais également pour d’autres artistes de l’époque bohème de Montmartre.

ALDA MORENO
 » Alda MORENO  » – Photo datant de 1905

Elle posera pour Rodin  de 1903 à 1905, puis de 1910 à 1913. La grande souplesse dont elle était dotée, lui aura sans nul doute permis d’explorer à fond non seulement le mouvement, mais les attitudes, les postures, les contorsions. Outre la danse, elle avait, en effet, énormément de souplesse, l’énergie et la compétence technique d’une acrobate, donc susceptible de lui offrir d’incroyables poses, les équilibres et déséquilibres qu’il souhaitait et qui l’ont sans nul doute non seulement beaucoup inspiré, mais lui ont permis d’engranger énormément de données.

Elle fut pourrait-on dire une collaboratrice car elle a vraiment travaillé en lien étroit avec lui dans son atelier. Elle est très certainement celle qui l’a inspiré pour ces Mouvements de danse 

ALDA MORENO dessin selon pose de la photo de 1905
 » Alda MORENO  » – Dessin Auguste RODIN ( voir photo ci-dessus)
ALDA MORENO SCULPTURE 1911
 » Mouvement de danse E. » – Auguste RODIN ( en similitude avec les deux précédentes images)

 

-Loïe FULLER dans les années 1890. Elle dansait alors aux Folies Bergères. Sa réputation était basée sur une danse inventive, dynamique, dans lequel le corps et le costume se mélangeaient avec des torsions du buste, des ondulations de la robe, des mouvements asymétriques (  Danse Serpentine ). Rodin va beaucoup la photographier lors de ses prestations. Ils auront, par ailleurs, de longues conversations, des échanges sur leurs arts respectifs, mais aussi sur l’art en général et la sculpture par rapport à la danse, et très souvent ils trouveront des parallèles entre les deux.

RODIN ET LA DANSE LOIE FULLER DANSANT
 » Loïe FULLER dansant « 
LOÏE FULLER DESSIN RODIN
 » Loïe FULLER dansant  » – Auguste RODIN

-Isadora DUNCAN :  fut une danseuse américaine très musicale, magnétique, par certains côtés bouleversante,  en rupture avec le ballet classique. Elle a prôné la danse libre, une danse en osmose avec la nature, la mer notamment, une danse musicale ( elle aimait beaucoup la musique) émotionnelle.

Elle avait vu Rodin lors de l’exposition universelle de 1900. Elle était allée lui rendre visite dans son atelier de la Rue de l’Université à Paris. Par ailleurs elle l’invita chez elle lors de soirées où elle dansait : une danse qui excluait les pointes, mais favorisait les pieds libres de toute contrainte, avec un corps bondissant, pivotant, en torsions.

En 1908 il s’installe dans un atelier-salon de l’hôtel Biron rue de Varennes. Duncan n’est pas loin puisque son académie de danse se trouve dans une aile de la Cour. Elle viendra donc poser pour lui.

RODIN ET LA DANSE ISADORA DUNCAN
 » Isadora DUNCAN  » – Auguste RODIN

HANAKO : de son vrai nom Hisa OTA est une danseuse et comédienne javanaise. Il la rencontre durant l’exposition coloniale de Marseille grâce à Loïe Fuller . Après l’avoir applaudie dans son spectacle, elle posera très souvent pour lui. Non seulement il fera d’elle des dessins mais des masques également.

HANAKO 1906 1907
 » HANAKO  » – Dessin 1907 – Auguste RODIN

Vaslav NIJINSKI : Rodin le verra en 1912 dans L’après-midi d’un Faune , d’après un poème de Mallarmé et une musique de Debussy. Scandale dans la salle, Rodin qui se trouve là, n’hésitera pas à monter sur scène pour prendre la défense du danseur-chorégraphe. Dans un article il dira plus tard : «  d’une animalité à demi-consciente, il s’étend, s’accoude, marche accroupi, se redresse, avance, recule, avec des mouvements lents, saccadés, nerveux, anguleux.Entre la mimique et la plastique l’accord est absolu, le corps tout entier signifie ce que veut l’esprit : il atteint au caractère à force de rendre pleinement le sentiment qu’il anime. Il a la beauté de la fresque et de la statuaire antique. Il est le modèle idéal d’après lequel on a envie de dessiner ou de sculpter. »

Le danseur va vraiment apprécier sa prise de position et pour le remercier viendra poser pour lui.

RODIN ET LA DANSE NIJINSKI
 » Vaslav NIJINSKI  » – Auguste RODIN

 

 » Pendant ma jeunesse, en voyant nos ballets d’opéra, je ne comprenais point comment les grecs avaient pu placer la danse au-dessus de tout. Je l’ai compris en voyant les danses des orientaux. Le corps qui danse peut, avec des mouvements, exprimer plus que ne le peut la parole. La danse qui a été chez nous un apanage érotique tend enfin, de nos jours, à devenir digne des autres arts qu’elle résume. En cela comme en d’autres manifestations de l’esprit moderne, c’est à la femme que nous devons ce renouveau. »  Rainer Maria RILKE qui fut le secrétaire de Rodin durant un an de 1905 à 1906.