Eugène DELACROIX … Musée du Louvre

DELACROIX AUTO PORTRAIT AU GILET VERT 1837
 » Auto-portrait au gilet vert  » – 1837 – Eugène DELACROIX

Le musée du Louvre s’associe au Metropolitan Museum de New York pour une très intéressante exposition (la première depuis la rétrospective de 1963 )  portant sur un très grand peintre français qui a vraiment excellé dans tous les genres de la peinture, qui en a outrepassé toutes les règles, celui que l’on a considéré comme faisant partie des enfants du siècle : Eugène Delacroix et plus particulièrement sur ce que furent ses inspirations, ce qui a guidé sa prolifique carrière picturale, au travers d’environ 180 oeuvres : tableaux, estampes, pastels, lapis, dessins, mais aussi ses écrits personnels.

Une rétrospective qui se présente en trois parties : la 1ère concerne les années couvrant la période de 1822 à 1832, la 2nd s’attache aux grandes décorations murales, la 3e ce sont les dernières années.

Elle s’intitule :  » DELACROIX – 1798-1863  » – Du 29.3.2018 au 23.7.2018  

Sa vie a traversé différentes phases de changements et conflits politiques (1ère République, 1er Empire, Restauration, Monarchie de Juillet, 2nd République, 2nd Empire) et tout cela avec un lot de bouleversements sociaux, économiques, d’instabilités, de révoltes. Il ne fait aucun doute que tous ces évènements ont influencé sa peinture.

On a souvent dit qu’il fut le peintre emblématique du romantisme français  : il n’a pourtant pas souhaité en être le porte-drapeau ,ni le porte parole, ou le chef de file : » Ils m’ont régimenté , bon gré, mal gré, dans la coterie romantique, ce qui signifie que j’étais responsable de leurs sottises, et ce qui a beaucoup ajouté, dans l’opinion, à la liste de celles que j’ai pu faire. Je me suis tiré de tout cela avec une grande modération dans mes désirs, et par une extrême confiance en moi-même ; confiance qui est le talisman de la jeunesse et que l’âge tend à affaiblir. Je n’entends pas par cette confiance une aveugle présomption, qui est le ridicule de quelques talents , mêmes estimables. Je n’ai jamais eu une estime exagérée de ce que j’ai fait : j’en ai toujours vu les défauts au-delà de ce que pouvaient faire des juges les plus sévères, mais j’étais persuadé que ces gens-là ne voyaient pas le bien qui y était. ‘‘ E.D.

Mais il le fut,  malgré tout, malgré lui  ; probablement parce qu’il en avait toutes les caractéristiques picturales et personnelles  : par les thèmes de ses tableaux (religieux, médiévaux, mythologiques, épiques, orientalistes, historiques, s’avoisinant à la mort ) , par ses lectures, ses goûts littéraires, musicaux , sa grande liberté picturale, son empathie à ne pas tenir compte des règles de l’académisme, son désir de peindre pour exprimer des sentiments ( ce qui n’a pas été parfois bien compris ) , sa magnifique utilisation des couleurs, du mouvement, prédominance de la force des sentiments. Un homme élégant, fougueux,  cultivé, curieux, attachant, sensible, intériorisé, passionné, avec des certitudes, des contradictions, mais aussi un être tourmenté ,  épris de liberté, de gloire et qui a porté un grand intérêt aux voyages, en Orient surtout.

Il a toujours revendiqué être un pur classique , mais  si un jour il a pu envisager d’être   » romantique  », ce n’était pas du tout de la même façon que les autres :  » Si l’on entend par romantisme la libre manifestation de ses impressions personnelles, non seulement je suis romantique mais je l’étais à quinze ans. »

La couleur l’a toujours beaucoup occupé et ce tout au long de sa carrière. On peut dire qu’il en fut un génie  virtuose et qu’il a innové en la matière, notamment en mettant au point une technique qu’il appellera   » en flochetage « :

 » au lieu de poser la couleur juste à sa place, brillante et pure, il entrelace les teintes, les rompt et, assimilant le pinceau à une navette, cherche à former un tissu dont les fils multicolores se croisent et s’interrompent à chaque instant.  » Frédéric VILLOT (Historien de l’art, graveur, conservateur de la peinture au musée du Louvre à Paris – Fut l’ami de Delacroix)

 » La couleur est, par excellence, la partie de l’art qui détient le don magique. Alors que le sujet, la forme, la ligne, s’adressent d’abord à la pensée. La couleur n’a aucun sens pour l’intelligence mais elle a tous les pouvoirs sur la sensibilité.  » .E.D

Au début de sa carrière de peintre et lorsqu’il était jeune il copiait les anciens et a eu une grande admiration pour Pierre Paul Rubens, impétueux et rebelle comme lui, un maître de la couleur comme il le deviendra à son tour.

 » Gloire à cet Homère de la peinture, à ce père de la chaleur et de l’enthousiasme dans cet art où il efface tout, non pas, si l’on veut, par la perfection qu’il a portée dans telle ou telle partie, mais par cette force secrète et cette vie de l’âme qu’il a mise partout. » E.D. dans son journal en 1853 parlant de Rubens.

La peinture fut une passion pour lui, mais il en a eu d’autres :

– la musique : il jouait du violon et a entretenu de belles relations amicales avec certains musiciens, compositeurs comme Berlioz, Paganini, surtout Chopin ( son «  cher petit Chopin  » comme il disait )  , rencontré en 1836, avec lequel il se trouvait des ressemblances notamment dans les ressentis.

Tous deux de nature plutôt discrète, hypersensibles,  l’un a délivré ses tourments dans la musique, l’autre dans la peinture et tout cela fut l’objet de grandes conversations entre eux. Même si Chopin n’aimait pas particulièrement la peinture de Delacroix, il appréciait beaucoup sa personnalité. Ils se voyaient dans les Salons, mais se retrouvaient beaucoup  à Nohant, chez George Sand. Delacroix sera très affecté par la mort du compositeur en 1849.

 » J’ai des tête-tête à perte de vue avec Chopin que j’aime beaucoup et qui est homme d’une distinction rare. C’est le plus vrai artiste que j’aie rencontré. Il est de ceux , en petit nombre, qu’on peut admirer et estimer. » E.D.

« Chopin et Delacroix s’aiment, on peut dire, tendrement. Ils ont de grands rapports de caractère et les mêmes grandes qualités de coeur et d’esprit. Mais en fait d’art, Delacroix comprend Chopin et l’adore. Chopin ne comprend pas Delacroix. Il estime, chérit, respecte l’homme ; il déteste le peintre. » George SAND

-la littérature dont il fut amoureux et qui va inspirer un grand nombre de ses oeuvres. Il avait fait des études littéraires et portait une grande admiration aux textes anciens, à Racine, Shakespeare, Goethe, Montesquieu, et surtout Voltaire avec lequel il partageait le goût du beau et de la tragédie.

 » Je lis toujours Voltaire avec délices  » E.D. ( Journal en 1860)

Il a par ailleurs fréquenté les salons et cercles littéraires de Paris où il lui arrivait de croiser Hugo, Sand, Gautier, Dumas, Stendhal etc..

On l’a dit assez mondain, politiquement réactionnaire, avec un caractère double et complexe qu’il a affiché tout au long de sa vie. Il fut à la fois l’homme cultivé qui fréquente les Salons et l’homme secret et discret qui ne se confie pas et ne se livre qu’à la peinture. L’homme qui porte dans son âme des sentiments qui ne seront jamais satisfaits par le réel et c’est à de tels sentiments que son imagination de peintre donne vie.

Peut-être que ce côté mystérieux avait à voir avec sa naissance et ce bien qu’il n’en ait jamais parlé à personne ni dans ses rencontres, ni dans ses correspondances, ni même dans son journal intime : sa naissance.

On sait qu’il a vu le jour en avril 1798 à Charenton Saint Maurice, dernier dans une fratrie composée de Charles-Henri,  Henriette, et Henri.  Charles, son père, fut ministre plénipotentiaire aux Pays-Bas, préfet des Bouches-du-Rhône et de la Gironde.

Sa mère, Victoire Oeben, venait d’une famille très respectable ( son père était, en effet, l’ébéniste du roi Louis XV). C’est elle qui lui apprendra le bien se tenir et les belles manières qui feront qu’un jour il sera fort apprécié en société. Il a eu pour elle une affection profonde. Il va la perdre assez jeune ( 24 ans ) et il en restera terriblement affecté :  » J’ai perdu ma mère sans la payer de ce qu’elle avait souffert pour moi et de sa tendresse pour moi. J’étais trop jeune pour lui marquer , à tous les moments, combien je l’aimais !  » 

Son père était atteint d’une sarcocèle qui le rendait stérile et fut opéré en septembre 1797. Eugène naît en avril 1798 soit sept mois après son intervention. Le chirurgien Ange Imbert Delonnes affirmera que son patient avait , probablement, retrouvé ses forces procréatrices …. D’autres diront qu’une naissance prématurée à cette époque était bien difficile et que ce type d’intervention ne permettait plus d’avoir d’enfant. Mais il y avait une possibilité que ce le soit …

Il n’en faudra toutefois pas plus pour faire courir le bruit que Victoire avait été la maîtresse du Prince Charles Maurice de Talleyrand (homme d’État, diplomate et proche de la famille Delacroix) et que Eugène serait donc son fils caché, né à terme !

Une certaine ressemblance fut même trouvée entre les deux hommes et ce en dépit du fait que Delacroix avait une chevelure noire-jais et que Talleyrand était plutôt blond. Par ailleurs, il se trouve que le peintre a toujours bénéficié de commandes importantes de l’état français, ce qui était somme toute assez rare chez un jeune artiste, aussi talentueux fut-il … Donc cela ne manquait pas de faire jaser en laissant supposer que s’il en était ainsi, c’était parce qu’une main bienfaitrice cachée le permettait.

Ces faits ont été affirmés et confirmés par certains historiens et documentalistes, réfutés catégoriquement par d’autres biographes. Nul ne sait la vérité. Toujours est-il que Delacroix , même s’il a adoré les femmes, sera toujours davantage porté sur l’amitié sincère que sur le mariage ou la paternité. Il a souvent dit avoir aimé les femmes à la folie mais leur a toujours préféré la liberté et n’a, surtout, jamais voulu avoir de contrainte.

Il aura des relations amoureuses plus ou moins courtes, mais aucune ne débouchera sur le lien marital lui donnant envie d’avoir un enfant. Parmi elles, il y eut notamment  Elisa Boulanger (peintre aquarelliste et écrivain )  rencontrée en 1833 chez Alexandre Dumas –  Joséphine de Forget  qui était une cousine éloignée et avec laquelle il entretiendra une longue liaison – George Sand et leur amitié picturale, musicale, littéraire et quelque peu amoureuse .!

 » J’ai la douleur de ne pas être libre ce soir. Je suis pris, et même enlacé, ce qui ne me dit pas pourtant que je ne m’amuserai plus qu’avec vous, car je vous préfère et vous préfèrerais à tout. » Billet envoyé à George Sand alors qu’il se trouve avec Joséphine de Forget.

Et puis il ne faut pas oublier une femme qui a compté auprès de lui :   Jenny Le Guillou sa fidèle gouvernante entrée à son service en 1835, sa confidente, celle qui veillait sur lui, le soignait, le conseillait, qui lui tiendra la main lorsque la mort viendra le chercher, et dont il disait dans son journal qu’elle était ‘‘ le seul être dont le coeur soit à moi sans réserve « . Il lui fut très attaché.  Bon nombre de ses amis la trouvaient trop présente et envahissante .Il faut dire qu’elle n’hésitait pas à en mettre certains à la porte lorsque Delacroix lui paraissait trop fatigué pour les recevoir – A sa demande, la tombe de Jenny ( morte en 1869 ) sera placée près de la sienne.

DELACROIX Jenny LE GUILLOU
 »Jenny LE GUILLOU  » – 1841 – Eugène DELACROIX

En 1806, Charles son père meurt et la famille part s’installer à Paris. Eugène est inscrit au lycée Louis le Grand et se fait des amis qui le seront durant très longtemps comme Achille Piron.

 » J’ai des projets, je voudrais faire quelque chose et rien ne se présente à moi encore avec assez de clarté. Prie le ciel pour que je sois un grand homme.  » E.D. à Achille Piron en 1815

Son oncle ,Henri Reisener, demi-frère de sa mère,  remarque qu’il est très doué pour le dessin et sur ses recommandations il intègre l’atelier du peintre Pierre-Narcisse Guérin. Non seulement il parfait le dessin mais il commence un apprentissage à la peinture. C’est là qu’il fait la connaissance de Ary Scheffer et  Théodore Géricault, de huit ans son aîné, un dandy rétif à l’art officiel et qui va l’enthousiasmer, le fasciner ( Delacroix posera pour le célèbre Radeau de la Méduse de Géricault)

Sa mère qu’il aimait tant décède en 1814. En 1816 il intègre l’école des Beaux Arts.

A la date anniversaire de sa mort huit ans plus tard, il commence un journal intime qui sera interrompu en 1824, repris en 1832 et continué jusqu’en 1863. Il va y faire des notes que ce soit sur l’art, la peinture, la musique, la poésie, la littérature. Il parle des entretiens qu’il a pu avoir avec certains artistes comme Chopin ou Sand, mais également de ses sentiments, ses ressentis, ses impressions, de la vie du  Paris de son époque, de ses voyages ( notamment en Afrique du Nord)

 » Je mets à exécution le projet, formé tant de fois, d’écrire un journal. Ce que je désire le plus vivement, c’est de ne pas perdre de vue que je l’écris pour moi seul. Je serai donc vrai, j’espère, j’en deviendrai meilleur. Ce papier me reprochera mes variations. Le le commence dans d’heureuses dispositions.  » E.D. Septembre 1822.

Cette année là il expose au Salon un superbe tableau La Barque de Dante ou Dante et Virgile aux enfers. qui sera son grand coup d’éclat. La critique est sous le choc, on l’admire ou on le déteste .. Qu’importe ! Il reçoit à ce moment là une première aide de l’état français qui va acquérir la toile. Tout comme elle le fera en 1824 avec le Massacre de Scio dont le sujet est basé sur le massacre de la population de l’île de Scio et l’indépendance grecque.

DELACROIX 1822 DANTE ET VIRGILE AUX ENFERS
 » La barque de Dante  » ou  » Dante et Virgile aux enfers  » – 1822 – Eugène DELACROIX ( Dante Alighieri, poète et écrivain italien ( XIIIe siècle) y est représenté au centre avec, à ses côtés Virgile poète latin. Delacroix choisit comme sujet La Divine Comédie de Dante, une oeuvre écrite au début du XIVe siècle. Elle compose de trois parties ( Enfer, Purgatoire, Paradis) et dans l’Enfer Dante rencontre des damnés suppliciés, c’est Virgile qui le conduit. Delacroix va en étonner et surprendre plus d’un en choisissant ce sujet. Il ne sera pas vraiment compris par la critique qui n’appréciera pas. L’État va, malgré tout, s’en porter très vite acquéreur. –
DELACROIX LE MASSACRE DE SCIO 1825
 » Le massacre de Scio  » – 1825 – Eugène DELACROIX
DELACROIX LA JEUNE ORPHELINE AU CIMETIERE 1824
 » La jeune orpheline du cimetière  » – 1824 – Eugène DELACROIX

En 1824 il part en Angleterre, très attiré par le travail du peintre John Constable. De ce voyage il rapportera des couleurs plus simplifiées, affirmées, des effets de coloration  plus ingénieux,  avec une prédominance dans les tons rouges et l’emploi d’un vernis qu’il mêle  à l’huile.

Il découvrira l’aquarelle en compagnie de Richard Parkes Bonington un spécialiste de ce type de peinture dans ses paysages, lesquels offrent une grande fluidité.

Constable ne sera pas la seule influence qu’il ramènera d’Angleterre. Il y aura aussi Shakespeare ( le grand amateur de théâtre qu’était Delacroix s’est nourri de celui du poète anglais et longtemps il éprouvera de l’intérêt pour son oeuvre) , lord Byron, Walter Scott.

DELACROIX AUTO PORTRAIT EN HAMLET
 » Auto-portrait en Ravenswood ou en Hamlet  » – 1821/24 – Eugène DELACROIX

A son retour, il peint La mort de Sadanapale , justement inspiré par une tragédie de Byron qui ne manquera pas de faire scandale à nouveau.  Le tableau sera exposé au Salon de 1827 :

DELACROIX LA MORT DE SARDANAPALE
 » La mort de Sadanapale  » –  1827 – Eugène DELACROIX –  C’est l’évocation du suicide du tyran qui entraînera la mise à mort de toute sa Cour dans le palais de Ninive. Avec ce tableau Delacroix , une fois de plus, va embraser la critique et les esprits. Il fera scandale . On sent dans cette oeuvre toute l’inspiration de Rubens. » Ne croyez pas que Delacroix ait failli. Son Sardanapale est une chose magnifique et si gigantesque qu’elle échappe aux petites vues. Du reste, ce bel ouvrage, comme beaucoup d’autres ouvrages grands et forts, n’a point eu de succès auprès des bourgeois de Paris sifflets de sots sont fanfares de gloire. » Victor HUGO en 1829 à propos de ce tableau.

Delacroix n’a jamais réellement fait de la politique mais comme beaucoup d’artistes de l’époque, peintres ou écrivains qu’il côtoyait dans les Salons, il était incroyablement épris de liberté et c’est un peu dans cet esprit révolutionnaire suite au soulèvement du peuple contre le roi Charles X qu’il va peintre, après les Trois Glorieuses en 1830, son très célèbre tableau La Liberté guidant le peuple, une liberté féminine qui brandit le tableau tricolore au milieu du désordre et des morts. Il dira que c’était :  » un peu de sa participation pour la patrie alors qu’il n’avait jamais vaincu pour elle.  »

DELACROIX LA LIBERTE GUIDANT LE PEUPLE
 » La liberté guidant le peuple  » – 1830 – Eugène DELACROIX ( Un tableau dans lequel il s’est représenté mousquet  à la main avec chapeau haut de forme – Delacroix était entré dans la garde nationale durant la révolution de 1830 mais il y restera très brièvement) – Ce tableau, qui se trouve au Louvre, sert l’affiche de l’expo

 » Que dis-tu de ces évènements ? N’est-ce-pas le siècle des choses incroyables : nous qui l’avons vu, nous ne pouvons le croire. On a dû d’abord, je suppose, vous donner des nouvelles très exagérées. Mais si, comme je pense, vous recevez des journaux français, ils te donneront une idée assez juste de ce qui s’est passé. Nous avons été, pendant trois jours, au milieu de la mitraille et des coups de fusil, car on se battait partout. Le simple promeneur comme moi, avait la chance d’attraper une balle, ni plus ni moins que les héros improvisés qui marchaient à l’ennemi avec des morceaux de fer emmanchés dans des manches à balai. Jusqu’ici tout va le mieux du monde. Tout ce qu’il y a de bons sens espère que les faiseurs de république consentiront à se tenir en repos.  » E.D. dans une lettre à Charles de Verninac en 1830

Après cette période de troubles, il va vouloir s’isoler, sera pris d’une forte envie de trouver de nouveaux objectifs. Par ailleurs, il éprouve une réelle passion pour l’Orient et les civilisations anciennes :   cela tombe bien car , en 1831, on lui donne pour mission ( en tant que peintre-historiographe) d’accompagner un corps diplomatique avec le Comte de Mornay, envoyé spécial de Louis Philippe au Maroc. Il se rendra également en Algérie.

Un voyage qui va durer six mois et durant lequel il  découvre d’autres atmosphères  empreintes de lumière, de couleur,  de sensualité avec des thèmes portant sur la vie quotidienne, les paysages. Il prendra beaucoup de notes sur ses impressions, ses ressentis , fera de nombreux croquis également, et ramènera dans sa tête d’incroyables souvenirs sublimés qui donneront d’autres tableaux. Ce voyage sera ancré en lui jusqu’à la fin de sa vie.

DELACROIX CROQUIS DU MAROC
 » Croquis du Maroc  » -Eugène DELACROIX
DELACROIX 1834 FEMMES D ALGER DANS LEUR APPARTEMENT
 » Femmes d’Alger dans leur appartement  » 1834 – Eugène DELACROIX – Paul Cézanne dira un jour de ce tableau :  » Nous y sommes tous dans ce Delacroix. Quand je vous parle de la joie des couleurs pour les couleurs, tenez , c’est tout cela que je veux dire . Ces roses pâles, ces coursiers bourrus, cette babouche, toute cette limpidité, je ne sais pas moi, vous entrent dans l’oeil comme un verre de vin dans le gosier et on en est tout ivre … Et ça tourne. C’est la première fois qu’on a peint en volumes depuis les grands. Allez, on a beau dire, beau faire, il est de la grande ligne. On peut parler de lui sans qu’il ait à rougir même après Tintoret et Rubens. Delacroix reste la plus belle palette de France et personne sous notre ciel n’a eu plus que lui le calme et le pathétique à la fois, la vibration de la couleur. Nous peignons tous en lui. « 
DELACROIX 1841 NOCES JUIVES AU MAROC
 » La noce juive au Maroc  » – 1841 – Eugène DELACROIX

De retour à Paris, il reçoit d’importantes commandes de l’état français pour des décorations de bâtiments publics auxquelles il se consacrera durant plusieurs années : Le salon du roi au Palais Bourbon , la bibliothèque de l’Assemblée nationale – Palais du Luxembourg, plafond central de la galerie Apollon au Louvre, salon de la Paix à l’Hôtel de Ville( des compositions qui seront réalisées entre 1851 et 1854  et qui, malheureusement, disparaîtront dans un incendie en 1871) . Il travaille aussi pour des édifices religieux comme par exemple Chapelle des Saints Ange de Saint Sulpice ou l’église St Denis du Saint Sacrement etc… . Des oeuvres denses, intenses, austères parfois, énergiques, vivantes, contemporaines pourrait-on dire.

BIBLIOTHEQUE ASSEMBLEE NATIONALE
Fresques plafond – Bibliothèque de l’Assemblée nationale –  1838/47 – Eugène DELACROIX
PIETA DE EUGENE DELACROIX
 » La Piéta  » – Commandé en 1840 par le préfet Rambuteau – Le tableau se trouve en l’église St Denis du Saint Sacrement à Paris. Baudelaire disait à son sujet :  » une peinture qui laisse dans l’esprit un sillon profond de mélancolie. «   » Lui seul, peut-être, a conçu des tableaux de religion qui n’étaient ni vides et froids comme des oeuvres de concours, ni pédants, mystiques ou néochrétiens comme ceux de tous ces philosophes de l’art qui font de la religion une science d’archaïsme et croient nécessairement posséder avant tout la symbolique et les traditions primitives pour remuer et faire chanter la corde religieuse. » ( Baudelaire 1846)
APOLLON VAINQUEUR DU SERPENT DELACROIX GALERIE APOLLON LOUVRE
 » Apollon vainqueur du serpent Python  » – Eugène DELACROIX  – Galerie Apollon du Louvre / Paris – C’est lors de la restauration de cette galerie entre 1848 et 1850 que la composition centrale fut requise au peintre.

En 1842, il tombe très malade, en proie à des fortes crises de laryngites aigües. C’est le début malheureusement d’une grave maladie qui va complètement détruire et ronger sa gorge. C’est de cela qu’il mourra en 1863.

Il continuera malgré tout à travailler à d’autres chantiers tant qu’il le pourra et continuera d’exposer également.

DELACROIX LA BARQUE DE DON JUAN
 » La barque de Don Juan  » ou  » Le naufrage de Don Juan  » – 1841 – Eugène DELACROIX inspiré par l’ouvrage de George Gordon Byron dit Lord Byron  » Don Juan  » ( 1818 ) … «  Un océan sans fin aux flots lourds et clapotans et une étroite bande de ciel plein de colère et chargé d’ouragan, sert de cadre à la barque sans voile, sans rame, sans boussole, sans gouvernail, où une vingtaine d’homme demi-nus, hâves, maigres, convulsés par les plus sinistres convoitises, tirent au sort la victime qui doit nourrir ses compagnons. » ( Lord Byron)
DELACROIX LE SULTAN DU MAROC 1845
 » Le sultan Maroc  » – 1845 – Eugène DELACROIX – Il s’agit de Muley Abd-er-Rahman  que l’on voit sortir de son Palais à Méknes. Il a autour de lui sa garde et ses officiers.  » Ce tableau est si harmonieux malgré la splendeur des tons, qu’il en est gris, gris comme la nature, gris comme l’atmosphère l’été quand le soleil étend un crépuscule de poussière tremblante sur chaque objet .  » Charles BAUDELAIRE à propos de ce tableau

Dans les années qui suivront  il continuera ses grands travaux, et ses tableaux  ; sera promu officier de la Légion d’honneur en 1846 ; reprendra en 1847 son journal qu’il avait cessé d’écrire. En 1850 il effectuera un voyage en Belgique, Hollande et Allemagne, se rend aussi souvent à Dieppe où dit aimer beaucoup regarder la mer du haut de la falaise : «  J’ai été faire ma dernière visite à la mer vers trois heures. Elle était du plus beau calme et une des plus belles que j’ai vues. Je ne pouvais m’en arracher …  » – Il travaillera à la préparation d’une rétrospective de son oeuvre lors de l’Exposition Universelle de 1855.

Entre deux il part très souvent se reposer à Champrosay ( et y fera des séjours jusqu’à ce qu’il soit très malade, près de mourir  ) , un village qui se trouve en bordure de la forêt de Sénart ( région parisienne ) où il louera une maison dans un premier temps avant d’en acheter une plus tard (en 1858 )  Il observe la nature, peint des paysages et note toutes ses impressions dans son journal.

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 » Paysage à Champrosay  » – 1841 env. – Eugène DELACROIX

En 1862 il participe à la création de la Société Nationale des Beaux Arts dont Théophile Gautier sera président.

Eugène Delacroix a exercé une grande influence sur les artistes- peintres qui viendront après lui, voire même il sera un modèle pour certains d’entre eux. Il a mis les bases d’une nouvelle façon de voir la peinture et de peindre, notamment avec une technique spéciale dans l’utilisation de la couleur, une technique brillante permettant de saisir  la lumière en créant un certain relief, en substituant la couleur à la ligne, les impressionnistes verront un Maître en lui : Monet souhaitera se  porter acquéreur ( par l’intermédiaire de Durand-Ruel) de deux tableaux de Delacroix dont Le Coin d’Atelier-Le Poète. 

 Certains peintres lui rendront hommage en peignant des tableaux soit en le copiant, soit en s’inspirant de ses toiles comme par exemple Manet avec  notamment la Barque de Dante… ou Cézanne avec son oeuvre L’Apothéose de Delacroix  … Picasso qui va peintre de nombreuses variations des Femmes d’Alger etc … Son journal intime sera le livre de chevet de beaucoup d’entre eux.

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 » L’apothéose de Delacroix  » 1890/94 – Paul CÉZANNE ( Des anges emmènent le corps de Delacroix au ciel, alors que les admirateurs de sa peinture l’acclament en priant pour lui ) – C’est un tableaux qui confirme combien ceux qui sont venus après Delacroix, l’ont admiré.

«  Il créé l’expression par la couleur. Il fait exprimer à la palette ce qu’elle n’a pas dit encore. Chaque objet, chaque touche donnée par pinceau prendront la signification nécessaire à l’ensemble et représentent toujours et victorieusement l’état d’âme des personnages présents dans la toile. » –  » Car c’était l’affaire du coloriste , c’était l’affaire du peintre pur, qui élargissait, qui agrandissait pour plus tard après lui, la notion même de la peinture.  » Odilon REDON (Peintre et graveur symboliste français )

 » Delacroix cherche toujours à développer la règle et l’expérience. Sous ce rapport son enseignements est plus précis pour nous. Il nous donne enfin quelques règles générales claires sur les rapports entre des lignes et des couleurs, et sur la façon de composer un tableau.  » Gino SEVERINI (Peintre italien du mouvement futuriste)

 » La force de Delacroix, que j’admire tant, vient de sa capacité à saisir les reflets des choses, à capturer les mystères de la chair des regards, des temps immobiles « . Balthasar KLOSOWSKI dit BALTHUS ( Peintre figuratif français d’origine polonaise)

 » Tout comme les impressionnistes, dont je me considère comme l’un des continuateurs, tout comme plus directement encore Delacroix dont je me considère comme le disciple … Yves KLEIN ( Peintre avant-gardiste français)

DELACROIX COIN DE L ATELIER LE POELE 1825
 » Le coin de l’atelier/Le poêle  » – 1825 – Eugène DELACROIX ( acquis par Claude MONET )

Il  laissera des oeuvres riches, intenses, diverses,  et son empreinte picturale marquera aussi les esprits du monde de la littérature  où il  fut considéré comme le plus grand peintre selon Hugo et Baudelaire.

 » Delacroix était un curieux mélange de scepticisme, de politesse, de dandysme, de volonté ardente, de ruse, de despotisme, et enfin d’une espèce de bonté particulière et te tendresse modérée qui accompagne toujours le génie. » Charles BAUDELAIRE

Il a eu de nombreux élèves, a formé certains d’entre eux à devenir des assistants, notamment dans les décorations murales  : Gustave Lassalle-Bordes ou Louis de Planet.

Dans les quinze dernières années de sa vie, il a également peint des fleurs, bouquets ou corbeilles, dont certains tableaux ont même été présentés à des Salons. Il les aime, en parle dans son journal, en fait des dessins, que ce soient celles du jardin à Nohant, ou à Champresay, ou bien encore dans son jardin de la Rue Fustenberg là où il vit et où se trouve son atelier.

delacroix bouquet de fleurs
 » Bouquet de fleurs  » – 1849/51 – Eugène DELACROIX

Il meurt, très solitaire, avec Jenny à ses côtés,  en août 1863 dans sa maison Rue de Fustenberg ( dans le jardin se trouvait son atelier ) – Cette maison deviendra un jour le musée Delacroix.

 » Ce que le public n’en pourra saisir, les artistes comprendront  » écrira t-il dans son testament. Ses obsèques se dérouleront en l’église de St Germain des Prés. Il est enterré au cimetière du Père Lachaise. Son tombeau est en lave de Volvic. Il s’agit d’une copie du tombeau des Scipions (Scipio Barbarus) à Rome.

DELACROIX TOMBEAU

 » Mon tombeau sera au cimetière du Père Lachaise, sur la hauteur, dans un endroit un peu écarté. Il n’y sera placé ni emblème, ni buste, ni statue. Mon tombeau sera copié très exactement sur l’antique, ou Vignoble ou Palladio, avec des saillies très prononcées, contrairement à tout ce qui se fait aujourd’hui en architecture.  » Ses amis respecteront sa demande avec ce mausolée.

Au jardin du Luxembourg à Paris, on peut voir la Fontaine Delacroix réalisée en hommage au peintre,  par Aimé Jules DALOU . Elle date de 1890 – . Il y a un grand bassin, trois figures allégoriques représentant la Gloire portée par le Temps avec le Génie des arts qui applaudit. Le buste du peintre surplombe l’ensemble.

DELACROIX FONTAINE JARDIN DU LUXEMBOURG 1890 Hommage de Jules Aimé DALOU

A noter que du 11 Avril 2018 au 23 Juillet 2018 le musée Delacroix proposera une exposition portant sur ce qui fut son oeuvre testamentaire à savoir les peintures réalisées pour l’église Saint Sulpice de 1849 à 1863.