Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée d’ÉON de BEAUMONT … dit le chevalier d’ÉON

CHEVALIER D EON par Thomas STEWART
 » Portrait du chevalier d’Éon  » par Thomas STEWART

 » Homme ou femme ? Charles, Geneviève, Louis, Auguste, André, Timothée d’Éon de Beaumont suscite encore bien des interrogations quant à son sexe : le chevalier, en effet, est resté célèbre comme l’espion du roi de France qui s’habillait en femme. Un mystère sur lequel se penchent bien des historiens. Voltaire avait vu juste : «  cela fera un beau problème dans l’histoire  » écrivait-il depuis Ferney, parlant de cet  » animal amphibie qui n’est ni fille ni garçon « . Le sexe du chevalier d’Éon ne cesse d’intriguer en France et en Angleterre au XVIIIe siècle, et le personnage a cultivé le paradoxe et l’ambiguïté jusqu’à s’y perdre lui-même.

Remarquablement intelligent, prodigieusement cultivé, aventurier et espion, toute sa vie il a brouillé les pistes. Agent double, au propre comme au figuré, entré au service du roi Louis XV dans ce que l’on appelle alors le secret du roi , ancêtre des services spéciaux, il reste l’un des personnages les plus mystérieux de notre histoire.

Né à Tonnerre, en Bourgogne, le 5 octobre 1728 dans une famille de petite noblesse, c’est un garçon gracile aux traits fins et délicats, presque androgyne. Excellent élève, il est envoyé au prestigieux collège Mazarin de Paris d’où il sort avec un diplôme en droit civil et droit canon en 1749. Il n’a toujours pas de barbe. Inscrit comme avocat au Parlement de Paris, il s’illustre par quelques écrits et savantes considérations qui attirent l’attention du roi Louis XV, lequel le nomme censeur royal pour l’histoire des belles Lettres. Repéré pour son intelligence vive, le chevalier d’Éon va vite être sollicité pour entrer au Secret du roi, ce cabinet parallèle dirigé par le prince de Conti pour préserver le domaine réservé au roi, notamment en politique étrangère, tandis que les diplomates officiels obéissaient au secrétaire d’État aux Affaires étrangères sous l’influence de la marquise de Pompadour.

En 1756, le chevalier est envoyé en Russie pour obtenir de la tsarine Elisabeth une alliance stratégique avec la France. Tout laisse à penser qu’il a dû se travestir pour la première fois en femme pour traverser les frontières et atteindre sans périls la Russie. Il sait aussi manier l’art de travestir la vérité. Il ira jusqu’à prétendre que c’est lui, simple secrétaire d’ambassade et espion du roi de France, qui a réussi l’exploit de retourner les alliances pour convaincre la tsarine d’entrer en guerre contre l’Angleterre aux côtés de la France. Ce qui, en revanche, ne saurait être contesté, c’est sa bravoure au combat pendant la guerre de Sept Ans, durant laquelle il se bat comme capitaine des dragons de 1760 à 1762 , ce qui lui vaut la reconnaissance du roi et l’attribution de la croix de Saint Louis, privilège rare.

chevalier d'EON Pierre-Adrien LE BEAU d'après Claude-Louis DESRAIS Lyon Bibliothèque municipal
 » Le chevalier d’Éon en capitaine des dragons  » –  Adrien LE BEAU  d’après Claude Louis DESRAIS ( Bibliothèque municipale de Lyon/ France)

Fort de la faveur royale, le chevalier d’Éon, alors âgé de trente-cinq ans, retourne servir Louis XV en Angleterre comme secrétaire d’ambassade sous les ordres d’un homme qu’il méprise et qui deviendra son pire ennemi, le comte de Guerchy.

Claude Louis François de GUERCHY
Claude Louis François RÉGNIER de GUERCHY ( Diplomate et militaire français)

Parallèlement, il est chargé d’une mission secrète : reconnaître les côtes d’Angleterre et du Pays de Galles,  noter les mouvements des marées et autres détails précieux pour rédiger un plan de débarquement. Mais ne supportant pas les remarques de son supérieur et menant grand train quand il doit le remplacer pendant quelques mois, le chevalier d’Éon se révèle mégalomane, affabulateur, tout en devenant, dans le même temps, l’homme incontournable de Londres.

Il est l’objet d’un véritable engouement. L’aristocratie se livre à des paris sur le genre de son sexe et même, il échappe à une tentative d’enlèvement pour le vérifier. On le dit fou, puis on le prétend hermaphrodite ou même femme .

 

C’est de ce séjour à Londres que datent les dessins et caricatures qui le montrent mi homme-mi femme. On lui fait des procès qu’il gagne, mais les tribunaux statuent qu’il est une femme !

Chevalier d'Eon magazine
« Mademoiselle de Beaumont  » ou le Chevalier d’Eon – XVIIIe siècle – Westminster Archive Center Londres/Angleterre

Criblé de dettes, il exerce un terrible chantage sur la couronne de France, voulant monnayer la correspondance secrète de la main de Louis XV. Nul ne veut que soient rendues publiques les demandes royales d’un plan de débarquement en Angleterre qui mettraient le feu aux poudres ! Le monarque envoie alors un émissaire de talent à Londres, Pierre Caron de Beaumarchais. Un jeu de séduction s’établit entre les deux. Beaumarchais envoie à Éon des missives enflammées demandant même  » la chevalière » en mariage, avant que leurs rapports ne s’enveniment. Finalement, un protocole d’accord est trouvé : le chevalier remet l’intégralité des documents en échange de quoi il reçoit une rente à la condition expresse qu’il ne quitte plus jamais ses vêtements féminins. Selon Michel de Decker «  on l’embastille dans le costume féminin  » .

Pourquoi le chevalier sombre t-il dans la dépression et la conversion mystique s’il ne se pensait pas, depuis longtemps, comme une femme et se prenait pour l’incarnation de la « reine des amazones » ou de la « pucelle de Tonnerre » comme il l’écrivit lui-même ? Sa liberté, sans doute, était de changer d’identité à sa guise et de ne souffrir d’aucune contrainte de  » son genre « . Après un exil à Tonnerre, il retourne en Angleterre où, malgré son âge et ses vêtements féminins, il propose des exhibitions de duel à l’épée. Mais après une blessure, sans revenus ( la Révolution française a mis fin à sa rente et ses biens furent vendus aux enchères) il arrête en 1796 sa carrière de duelliste.

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 » Duel entre le chevalier SAINT GEORGE et le chevalier d’ÉON en avril 1787 au Carlton House de Londres. – Alexandre Auguste ROBINEAU

Il vivra dans une relative misère et sera même emprisonné pour dettes. Il sera recueilli par Miss Mary Cole, chez qui il pourra le 21 mai 1810. Une autopsie sera aussitôt pratiquée à Londres par le docteur Copeland, chirurgien légiste : «  je certifie que j’ai examiné et disséqué le corps du chevalier d’Éon et que j’ai trouvé les organes mâles de la génération parfaitement formés sous tous les rapports. » On ne saurait être plus clair. Le baron Séguier, consul de France à Londres, notera :  » aucune bizarrerie de la nature n’a protégé le rôle qu’il s’est plu à jouer si longtemps. »

Ironie de l’histoire, il est enterré dans le Middlesex lui qui a passé la moitié de sa vie en homme et l’autre moitié en femme. Quel est donc le secret du chevalier d’Éon, à qui on ne connaît aucune aventure féminine ou masculine . Selon Evelyne Lever, l’hypothèse la plus vraisemblable serait qu’il est resté chaste car il éprouvait aucun désir charnel. Certains assurent qu’il représente un cas d’hermaphrodisme pur. Quoi qu’il en soit, sa vie, qu’il décrivait lui-même comme  » sans queue ni tête  » pose clairement la question de l’identité de genre et de la transsexualité. Une association anglaise, soutenant les transsexuels, la Beaumont Society, l’a d’ailleurs choisi comme emblème. » Stéphane BERN (Journaliste, écrivain, animateur radio et présentateur de télévision  français)

 

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 » Portrait du chevalier d’ÉON  » par Angelika KAUFFMANN

 

 

Le Camélia Rouge …

 » Au milieu des plantes fragiles
qu’une vitre épaisse défend,
plusieurs boutons pointent, fragiles,
un premier cocon vert se fend.
Déjà, le long des pots d’argile,
on devine du bleu, du blanc.
Un cyclamen joue au volant,
– soignez les petits pots d’argile –
Mais plus haut, bien plus haut déjà,
vers les branches qui se ravivent
une fée a passé. Déjà
en bouffette de pourpre vive
Le premier cocon se changea.
Cocarde rouge – est-ce un insigne ?
Velours sombre jaspé de clair,
dans le sang, deux plumes de cygne…
De quelle infante est-ce l’insigne?
Rose orgueilleuse de l’hiver,
on la sent faite pour des gerbes
qu’on vendra tôt, qu’on vendra cher,
bien avant la saison des gerbes!
Fleurs des sillons, des bois, de l’herbe,
vous n’entendez rien à cela.
C’est pour des doigts trop blancs, trop las,
que l’on cueille ces branches-là.
Branche verte aux feuilles vernies
vous offrant en cérémonie
cette corolle sans parfum…
Vers les boudoirs, vers les palaces,
les rameaux s’en vont un à un.
Dans le cadre des hautes glaces,
saluez la fleur des palaces.
Vous parlez de cette main lasse
de la Dame aux camélias.
Je ne sais pas ce qu’il y a
dans le cœur des camélias;
je n’y cherche ni l’humble grâce
ni l’arôme de tant de fleurs –
De s’ouvrir à la Chandeleur
dans une atmosphère factice,
d’être rare; d’être une fleur
avant que d’autres ne fleurissent,
de tout ce qu’il y a de factice
lui sais-je gré? Je ne sais pas.
Je l’aime à l’abri des frimas
pour tout ce qu’il est ou n’est pas.
Immobile papillon rouge
entre deux feuilles qui ne bougent
il est sous les vitres, là-bas,
le premier camélia rouge. » Sabine SICAUD (Poétesse française)
CAMELIA ROUGE
Le camélia se trouve en différentes espèces et couleurs. Sa floraison s’étale entre septembre et mai.

 

Un livre – le fond, la forme, le thème, la matière, le caractère, le sujet etc… par Arthur SCHOPENHAUER

SCHOPENHAUER
 » Portrait de Arthur SCHOPENHAUER  » par Angilbert Wunibald GÖBEL

« Un livre ne peut jamais être rien de plus que l’impression des idées de son auteur. La valeur de ses idées réside ou dans le fond, c’est-à-dire dans le thème sur lequel il a pensé, ou dans la forme, autrement dit le développement du fond, c’est-à-dire ce qu’il a pensé à ce sujet. Le thème est très varié, de même que les mérites qu’il confère aux livres. Toute matière empirique, c’est-à-dire tout ce qui a une réalité historique ou physique, prise en soi et dans le sens le plus large, est de son domaine. Le caractère particulier réside ici dans l’objet. Aussi, le livre peut-il être important, quel que soit son auteur.

En ce qui concerne ce qu’il a pensé, au contraire, le caractère particulier réside dans le sujet. Les sujets peuvent être de ceux qui sont accessibles à tous les hommes et connus de tous. Mais la forme de l’exposition, la nature de l’idée, confèrent ici le mérite et résident dans le sujet. Si donc un livre, envisagé à ce point de vue, est excellent et sans rival, son auteur l’est aussi. Il s’ensuit que le mérite d’un écrivain digne d’être lu est d’autant plus grand qu’il le doit moins à sa matière, c’est-à-dire que celle -ci est plus connue et plus usée. C’est ainsi, par exemple, que les trois grands tragiques grecs ont tous travaillé sur les mêmes sujets. On doit donc, quand un livre est célèbre, bien distinguer si c’est à cause de sa matière ou de sa forme.

Des gens tout à fait ordinaires et terre à terre, peuvent produire des livres très importants, grâce à une matière qui n’est accessible qu’à eux : par exemple, des descriptions de pays lointains, des phénomènes naturels rares, d’expériences faites d’événements historiques dont ils ont été témoins ou dont ils ont pris la peine de rechercher et étudier spécialement les sources. Au contraire, là où il s’agit de la forme, en ce que la matière est accessible à chacun, ou même déjà connue, là où ce qui a été pensé sur celle-ci peut donc seulement donner de la valeur à la production, il  n’y a qu’une tête éminente capable de produire quelque chose digne d’être lu. Les autres, ne penseront jamais que ce tout le monde peut penser. Ils donnent l’impression de leur esprit, mais chacun en possède déjà lui-même l’original.

Cependant le public accorde son intérêt bien plus à la matière qu’à la forme : aussi, pour cette raison, ne parvient-il jamais à un haut degré de développement. C’est au sujet des œuvres poétiques qu’il affiche le plus ridiculement cette tendance ; quand il suit soigneusement, à la trace, les événements réels ou les circonstances personnelles qui ont inspiré le poète. Ceux-ci finissent par devenir plus intéressants pour lui que les œuvres elles-mêmes. Cette prédilection pour la matière, par opposition à la forme, est comme si l’on négligeait la forme et la peinture d’un beau vase étrusque, pour étudier chimiquement son argile et ses couleurs.

L’entreprise d’agir par la matière, qui sacrifie à cette mauvaise tendance, est absolument condamnable dans les branches littéraires où le mérite doit résider expressément dans la forme ( par conséquent dans les branches poétiques ). Cependant on voit fréquemment de mauvais écrivains dramatiques s’efforcer de remplir le théâtre au moyen de la matière. Ainsi, par exemple, ils produisent sur la scène n’importe quel homme célèbre ( si dépourvue de faits dramatiques qu’ait pu être sa vie ) parfois même sans attendre la mort des personnes qui apparaissent avec lui.

La distinction faite ici entre la matière et la forme s’applique aussi à la conversation. C’est l’intelligence, le jugement, l’esprit et la vivacité qui mettent un homme en état de converser.Ce sont eux qui donnent la forme à la conversation. Mais bientôt viendra en considération la matière de celle-ci, c’est-à-dire les sujets sur lesquels ont peut causer avec cet homme, ses connaissances. Si celles-ci sont minces, ce n’est qu’un degré exceptionnellement élevé des qualités de forme précédentes qui peut donner de la valeur à sa conversation, en dirigeant celle-ci, quant à sa matière sur les choses humaines et naturelles généralement connues. C’est l’inverse, si ces qualités de forme font défaut à un homme, mais si ces connaissances de n’importent quelle nature  donnent de la valeur à sa conversation, qui , en ce cas, repose tout entière sur sa matière. C’est ce que dit le proverbe espagnol :  » mas sabe et necio en su casa que el sabio en la agena  » ( le sot en sait plus dans sa propre maison que le sage dans la maison d’autrui.)

La vie réelle d’une idée ne dure que jusqu’à ce qu’elle soit parvenue au point extrême des mots. Alors elle se pétrifie, meurt, mais en restant aussi indestructible que les animaux et les plantes fossiles du monde primitif. Sa vie réelle, momentanée, peut être comparée aussi au cristal à l’instant de sa congélation. » Arthur SCHOPENHAUER (Philosophe allemand / Extrait de  Parerga et Paralipomena (Suppléments et omissions) – Écrivains et Style / 1851 )

 

Karl LAGERFELD … 1933/2019

KARL LAGERFELD 2

 » C’est un hasard qui m’a précipité dans la mode. J’ai gagné un concours de dessin où il y avait deux cents concurrents à l’école, un truc d’amateurs. C’est Balmain qui réalisait la robe. Il m’a demandé ce que je faisais. Je n’ai pas trop dit que j’était encore à l’école et il m’a demandé si je ne voulais pas entrer dans son studio. Voilà, c’est comme ça que j’ai commencé  » ….  »  » La mode est les vêtements sont inscrits dans mon ADN. C’est comme respirer, je ne me pose pas de question. Je n’en sais rien et ça me convient. J’aime le changement, j’aime détruire pour refaire. Je suis un mercenaire et j’ai le mental pour ça, ça me va très bien et je trouve ça très bien. Tout ce que les gens peuvent reprocher à la mode, c’est justement ce que j’aime chez elle. Cela doit correspondre à ma nature. Moi je suis complètement heureux. Quand on me fait le coup de l’artiste, moi je ne suis pas un artiste, je suis quelqu’un qui fait des collections. » …  »  La mode n’est ni morale, ni amorale, mais elle est faite pour remonter le moral. »  Karl Otto LAGERFELDT dit LAGERFELD ( Grand couturier allemand, directeur artistique de la maison Chanel depuis 1982, illustrateur, réalisateur, éditeur )

 » Karl Lagerfeld c’est l’empereur des styles, le Kaiser du baroque, le monstre sacré de la couture, un monument classé. En se maintenant pendant des décennies sur le devant de la scène, ce cygne élitiste a fécondé une mode démocratique toujours branchée dont même les adolescents et les rappeurs recherchent les logos et les inventions. Il a fait de Chanel une griffe globale à la fois exclusive et populaire.

L’homme au catogan poudré de lycopode et aux éternels cols blancs est devenu, à sa manière, une rock-star, un aristocrate de luxe, qui a fait de sa vie une œuvre cousue main. C’est un boulimique de création. Haute-couture, prêt à porter, photographie, musique, collection-capsule pour H&M, publicité, architecture d’intérieur … Il enchaîne les projets comme autant respirations.  » Pas de crédit sur le passé  » est l’un de ses adages préférés. Moderne et esthète, cet homme est un esprit libre.

L’une des clés de son ascendant réside probablement dans son intelligence, alliée à une sorte de souveraineté. En levant le sourcil il décrète, intimide, terrifie. Comme ses radars n’ont cessé de capter les dernières tendances, il tient toujours le haut du pavé, scruté par le monde entier comme un acrobate dont on attend la chute, l’ultime pique le perdra. La presse adore lui rendre visite comme au château de Versailles. La star ne se dérobe pas : sa conversation acérée, ses élégances verbales sont fameuses. On croit qu’il parle de couture ? En réalité il se prononce sur l’air du temps.

Tel un oracle, il se voit régulièrement interrogé sur toutes sortes de sujets, bien au-delà de son métier. Son esprit érudit, sa langue de vipère et son cœur en or font merveille. Ses maximes, ses billets d’humour et ses aphorismes défilent comme ses mannequins, traçant à coups de saillies révélatrices du temps, des lignes originales, farfelues, souvent politiquement incorrectes, caustiques. Il aime à saupoudrer de poivre sa conversation pour mieux jouer à cache-cache avec les médias, en parfait adepte du flou artistique.

Le 15 septembre 1982, après d’innombrables tractations, il est appelé comme un sauveur au chevet de Chanel. Les propriétaires de la célèbre marque décident enfin d’ouvrir les fenêtres pour que l’air du temps oxygène la marque. Confier les fils de sa destinée à Lagerfeld, démiurge des textures, manipulateur de looks et d’éventails et aussi jeteur de formules que Coco le fut elle-même, était très judicieux. Ils en en commun la mode pour expression, un parisianisme exacerbé et de la griffe jusque dans leurs réparties. L’homme au catogan est chargé d’adapter le style Chanel aux saisons qui passent, le revisiter avec l’esprit du temps, puiser à l’envi dans l’héritage, y poser ses couleurs, son humour, multipliant sans jamais perdre l’identité. Cela va devenir un succès planétaire.

La rumeur prétend que son contrat est d’un million de dollars par an. Il n’en perd pas la tête et savoure son retour dans la haute-couture, avec Inès de la Fressange en mannequin vedette. Lagerfeld devient brusquement l’objet d’une curiosité universelle. Sa culture, qui ne l’est pas moins, son humour qui cingle, son talent protéiforme lui assureront dès lors une popularité qui ne s’est jamais démenties depuis. Pas plus que celle des collections qui maintiennent Chanel dans le peloton de tête des créateurs de mode. Sous sa direction magistrale, la marque s’est élevée, tel un phénix. Le génie de Lagerfeld a été d’intégrer aux collections une touche plus jeune et plus branchée, afin d’attirer un public plus large, tout en conservant le marché d’une clientèle un peu plus âgée pour qui Chanel demeure un synonyme de qualité impeccable, d’élégance et de sobriété.

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Inès de LA FRESSANGE – CHANEL / Karl LAGERFELD 1984

Au début de son ère, il s’empare des pièces emblématiques : le tailleur en tweed, le collier de perles, le sac matelassé, les escarpins bicolores , qu’il façonne spectaculairement à sa manière. Mais au fil des saisons Lagerfeld ne fait pas que dans la nostalgie. Il sait plutôt tisser habilement des fils entre passé, présent, futur. Ainsi le fameux tailleur Chanel en voit, avec lui, de toutes les couleurs. Il en modifie légèrement les proportions, expérimente de fabuleux tissus, le déconstruit, le remodèle.

«  Ce que je fais Coco aurait détesté. L’étiquette a une image et c’est à moi de la mettre à jour. Je fais ce qu’elle ne faisait jamais. Pour moi Chanel est comme la musique. Il y a certaines notes et vous avez à faire une autre musique avec elles.  » Sans cesse motivé par une curiosité pour le changement, il ne se montre jamais trop révérencieux, comme il le dit lui-même :  » un respect absolu aurait été fatal à la créativité. » – Sans être proche du style Chanel typique ( simplicité, dépouillement, élégance) chaque nouvelle collection conserve suffisamment d’indices de sa signature ( boutons ornés du double C, matelassé, camélia, chaines dorées) pour permettre à la maison d’évoluer vers une expression modernisée avec des mannequins aux chignons perlés, défilant avec d’énormes bracelets et de petits sacs pour ranger houpettes et mouchoirs.

Il a réussi à ordonnancer les défilés-spectacles de la maison , le plus souvent au Grand Palais, comme des présentations qui s’apparentent à de véritables mises en scène dont les images font le tour de la planète. Shows diffusés sur Internet, instagrammés en direct. La photogénie est devenue une qualité cruciale pour les collections. Le triomphe de la couture-clip.Le Web et ses réseaux sociaux constituent un prisme qui démultiplie l’impact des images de la mode. Le plus souvent le couturier prend tout en charge, de la réalisation des dossiers de presse aux campagnes de pub. Il sélectionne les mannequins, en général les mêmes que pour Chanel, imagine des mises en scène, prend les photos, capable d’enchaîner plusieurs shootings à la suite.

Le dandy ne fait pas dans la demi-mesure. Grotesque pour certains, génial pour d’autres, provocateur et iconoclaste, le personnage réussit à esquiver les critiques. Derrière la morgue de  » l’odieux visuel  » qu’il s’ingénie à camper sur les plateaux de télévision, perce l’autodérision d’un lucide désenchanté. «  Je suis un produit comme les femmes de  Hambourg  » a t-il coutume de dire, lui dont le seul nom suscite quolibet ou vitriol. Ce free-lance de luxe est à la fois moteur et profiteur d’une mécanique qui semble faite pour lui. A l’ère du salon global où une nouveauté chasse instantanément l’autre et où il est essentiel de se tenir toujours sur le fil de l’événement, nul ne s’y entend mieux que Karl Superstar.

A t-il révolutionné le monde de la mode ? La question n’a pas de sens concernant Karl Lagerfeld. Il est sa propre œuvre d’art, une parfaite création haute couture, une œuvre cousue main. » Bertrand MEYER-STABLEY (Écrivain français – Extraits de son livre Les 12 Couturiers qui ont changé l’histoire )

CHANEL Haute Couture 2010
Défilé 2010 – CHANEL / Karl LAGERFELD
CHANEL Haute Couture 2017
Défilé 2017  – CHANEL / Karl LAGERFELD
CHANEL Karl Lagerfeld 2018 2019 Croisière 3
Défilé Croisière – CHANEL / Karl LAGERFELD 2018/2019
CHANEL Spring 2019
Défilé Printemps 2019 – CHANEL / Karl LAGERFELD

C’est dorénavant Virginia VIARD, sa collaboratrice  depuis 30 ans, qui va le remplacer au sein de la Maison Chanel.

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Les danseuses …

 » Les danseuses peuvent réaliser l’impossible et beaucoup voudraient être comme elles. Elles sont belles, vulnérables, expressives et ressemblent à des papillons. Elles ont des pieds noueux qui en disent bien davantage que de nombreux discours et nous portent de la réalité vers une autre dimension. » Robert ALTMAN ( Réalisateur, producteur et scénariste américain )

FB LES COULEURS DE LA VIE

CARNAVAL … Ballet de Mikhail FOKINE

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Mikhail FOKINE ( Arlequin ) et son épouse Véra FOKINA (Colombine) dans le ballet

 

( Vidéo : :Yevgenia OBRAZTSOVA ( Colombine ) – Vladimir SHKLYAROV ( Arlequin ) – Islom BAIMURADOV ( Pierrot ) – Yana SELINA ( Papillon ) – Marianna PAVLOVA ( Chiarina ) –
Yevgenia DOLMATOVA ( Estrella ) – Sergei SALIKOV ( Eusebius ) – Sergei POPOV ((Florestan )

Carnaval est un ballet de Mikhail Fokine, créé au Pavlova Hall de St Pétersbourg en 1910. Les costumes furent dessinés par Léon Bakst. La musique choisie fut celle de Robert Schumann ( Carnaval Op. 9) réorchestrée pour l’occasion par Nikolaï Rimsky-Korsakov, Alexander Glazounov, Alexander Tcherepin et Anatoly Lyadov.

Fokine se serait inspiré du ballet Les Millions d’Arlequin signé en 1900 par Marius Petipa. L’action se déroule lors d’un bal masqué. Des personnages de la Commedia dell’Arte se retrouvent là : Arlequin, Colombine, Estrella, Pierrot, Pantalon, Chiarina etc …

C’est une merveilleuse et délicieuse chorégraphie, très imaginative. Tout y est très festif, frivole, joyeux, plein de charme, d’élégance et de couleurs. On y retrouve les deux personnalités qui ont  » accompagné  » Schumann dans sa musique à savoir Eusebius et Florestan, lesquels amènent un côté rêveur, tendre, mais aussi tourmenté, passionné et impulsif.

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Robe de COLOMBINE que l’on voit sur la photo ci-dessus portée par Vera FOKINA  et qui fut dessinée par Léon BAKST
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Robe de Chiarina  dessinée par Léon BAKST

 

Le TALISMAN de SÉRUSIER … Une prophétie de la couleur

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SERUSIER TALISMAN 1888 MUSEE ORSAY
 » Le Talisman, l’Aven au bois d’amour  » – 1888 – Paul SÉRUSIER ( Musée d’Orsay – Paris / France ) Tableau illustrant l’affiche de l’expo. A la mort de Sérusier, il entrera dans la collection du peintre Maurice Denis – Le musée d’Orsay va l’acquérir en 1985 -A noter que Sérusier et Denis ont partagé  une très longue et fidèle amitié qui a débuté en 1888. Denis admirait beaucoup celui qu’il considérait un peu comme son maître, sa peinture, sa culture générale intellectuelle et artistique, son côté rassurant et heureux. Il a écouté avec beaucoup d’attention tous les enseignements que Sérusier avait reçus de Gauguin en matière d’esthétique, de modernité, de technique et tout cela aura un ascendant très fort sur lui. Après la mort de son ami , Maurice Denis entretiendra longtemps la mémoire de celui qui, durant des années, avait été le guide pictural de nombreuses générations venues après lui.
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Paul SÉRUSIER

C’est un petit tableau ( 27 cm de hauteur et 21,5 cm de largeur – s’appelant au départ Paysage au Bois d’Amour ) qui est au centre de l’exposition proposée par le Musée d’Orsay du 29 Janvier au 28 Avril 2019, intitulée :

 » LE TALISMAN de SÉRUSIER – Une prophétie de la couleur  » en collaboration avec le musée de Pont Aven, musée de Morlaix, musée des Beaux Arts de Rennes, musée des Beaux Arts de Brest et collections privées.

On a dit qu’il fut peint sur le couvercle d’une boite à cigares. Cette affirmation semble être erronée si l’on se base sur la minutieuse restauration  réalisée par le Centre de Recherches et de Restauration des musées de France. Ils’agirait, tout simplement,  d’une  planchette de bois, plus précisément du bois de peuplier, lequel n’était quasiment pas utilisé pour des boites à cigares, mais l’était par contre par les peintres qui s’en servaient comme support pour leur  peinture. Les pigments employés  à l’époque,  furent,  du vermillon, du violet de cobalt, du jaune de chrome, du vert à base de cuivre et arsenic  (vert véronèse) , du bleu cobalt, et pour le bleu clair un mélange de blanc de plomb avec du bleu cobalt.

Un tableau somme tout assez énigmatique par ce paysage particulier, émotionnel, émouvant,  et quand on connait son histoire : une leçon de peinture, de technique, lumière, de couleurs, donnée par Paul Gauguin,  à un tout jeune homme de 23 ans  (Sérusier ) qui va en revenir complètement bouleversé.

Une œuvre datant de 1888,  qui  peut ne pas avoir retenu l’attention de beaucoup ( tout comme d’ailleurs celui qui l’a peint et qui, très probablement,  ne pensait jamais que son petit tableau connaîtrait un tel engouement  dans le futur  ) – Pourtant, picturalement parlant, il  est mythique. Il a représenté une façon différente de voir les choses, sans  chercher, surtout,  à le faire telles qu’elles apparaissaient, mais comme elles étaient ressenties.

Il est considéré comme un véritable chef-d’œuvre, une icône. On lui a donné le nom de Talisman, ce qui a une portée assez importante et sacrée, alors qu’à l’arrière est inscrit, tout simplement,  de façon manuscrite : fait en octobre 1888 sous la direction de Gauguin par Sérusier Pont Aven « . Il est important car il permet (avec La vision après le sermon de Gauguin et Les Bretonnes dans la prairie de Emile Bernard)  de mieux comprendre comment est né le mouvement du synthétisme.

Le synthétisme c’est un terme que les post-impressionnistes ont utilisé pour se différencier des impressionnistes. Ces artistes avaient en commun le souhait de rompre avec la tradition, les normes. La vision de la nature et de la lumière  telles qu’elles apparaissaient aux impressionnistes ne leur convenait pas. Ils étaient beaucoup plus empreints d’une force créatrice qui les poussait à être profondément attachés à l’étude du visible par la pensée et l’esprit ,  aux principes de la perception, aux formes, au spirituel et à l’émotionnel au travers les effets de la lumière, à l’harmonieux d’un paysage.

 A bien regarder ce petit tableau , on se dit qu’il a  quelque chose des dernières œuvres de l’impressionniste Monet, quelque chose d’abstrait sur le plan du synthétisme, avec la couleur qui domine, qui est essentielle parce qu’elle occupe toute la surface. Chaque élément observé que ce soit l’eau, la lumière, les ombres,  les arbres, les maisons, le chemin, le bois lui-même est représenté par une tâche de couleur. Gauguin semble avoir beaucoup insisté sur la couleur. A ses yeux elle est apparue comme essentielle dans ce qu’il voulait expliquer. Les couleurs devaient  quasiment remplacer les formes, des formes bien agencées, même si éloignées de la réalité mais qui donne la disposition de chaque élément du sujet..

On sent que Gauguin a souhaité, avant toute chose, donné à ce jeune peintre une leçon de liberté picturale, un presque  »lâchez-vous » audacieux, une liberté sans entraves, sans contraintes limitatives, et, ce même poussée à l’exagération.

:  » Comment voyez-vous ces arbres ? Ils sont jaunes. Eh bien mettez du jaune. Cette ombre ? Plutôt bleue. Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. Ces feuilles ? Rouges. Mettez donc du vermillon. Et cet arbre ? Il est bien vert. Mettez donc du vert, le plus beau vert de votre palette …  » Paul Gauguin à Paul Sérusier ( Propos rapportés par Maurice Denis ).

Petites précisions d’importance : d’abord ce  » bois d’amour «  : il existe ! Il se trouve à Pont Aven, en Bretagne, et longe la rivière de l’Aven. On dit de lui que c’est un endroit délicieux, propice à la rêverie et aux promenades.

TALISMAN Bois d'amour photo musée pont aven
 » Bois d’amour  » au bord de l’Aven ( Document / Musée de Pont Aven )
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 » Madeleine au bois d’amour  » – 1888 – Émile BERNARD  ( Musée d’Orsay – Paris / France )
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 » La dormeuse au bois magique  » 1892 – Maurice DENIS ( Collection particulière )

La Bretagne est une région de France qui a eu énormément d’importance dans la peinture, comme la Normandie. Beaucoup de peintres, en effet, ont été attirés, tout simplement parce qu’elle semblait hors du temps, offrait une nature sauvage magnifique,  des traditions ancestrales,  des paysages poétiques, loin de toute industrialisation et urbanisation .

Pont-Aven a accueilli des artistes (beaucoup d’américains, mais aussi des danois, et des français)  qui fuyaient la ville. Au départ des peintres académistes, impressionnistes, naturalistes, divisionnistes. Lorsque Gauguin, en quête de quiétude et d’inspiration, va les rejoindre en 1886, les choses vont évoluer ; Et elles le feront  encore plus avec la venue, deux ans plus tard, de Emile Bernard. Ces deux hommes vont être en osmose dans leurs idées de modernité picturale. Ils recherchent, expérimentent, échangent des techniques, préfèrent l’art populaire, celui plus médiéval, les estampes japonaises à toute forme de peinture officielle.  Ils feront de ce petit bourg (avec d’autres partageant les points de vue ) un centre très avant-gardiste, qui deviendra  célèbre sous le nom de École de Pont-Aven. Celles et ceux qui en feront partie s’écarteront de l’impressionnisme, et de toutes les particularités de cette peinture, pour se tourner surtout  vers la couleur, vers des formes simplifiées.

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 » Au-dessus du gouffre  » ( ou Marine avec vache ) – 1888 – Paul GAUGUIN ( Musée d’Orsay-Paris/France)

Paul Sérusier est né en 1864  à Paris dans une famille plutôt aisée ( son père travaillait dans une société de parfums ) .  Il a suivi de très brillantes études secondaires au lycée Condorcet, lesquelles se sont clôturées par l’obtention d’un bac philo en 1882 et mathématiques en 1883.

Passionné par l’art et la peinture, et malgré les réticences paternelles , il entre à l’Académie Julian à Paris.  Comme beaucoup à cette époque, il décide de partir en 1888 pour Pont Aven, petite ville bretonne au sud-est du Finistère. La Bretagne est une région de France qui restera chère à son cœur, il y passait déjà des vacances étant enfant ( à Concarneau précisément  )

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 » Intérieur à Pont-Aven « – 1888 – Paul SÉRUSIER ( Musée de Pont-Aven / France )

Pont-Aven accueille un grand nombre d’artistes français mais étrangers également, des peintres surtout . Il se rapproche de ceux qui sont assez proches de Paul Gauguin et Emile Bernard. C’est là qu’il reçoit cette fameuse leçon de Gauguin. Il restera celui des Nabis qui retournera très souvent à Pont Aven et les œuvres qui viendront après le Talisman, témoigneront de l’influence que Gauguin a pu avoir sur lui. Il y aura d’autres rencontres avec Gauguin après Pont Aven. Sérusier sera présent au banquet d’adieu qui lui fut offert  avant son départ pour Tahiti, le retrouvera à son retour en 1894 et fréquentera souvent son atelier à Montparnasse.

Au départ, ce tableau  ne fut qu’une sorte d’étude, quelque peu insolite, réalisée en plein air, puis lorsque Sérusier, de retour à Paris, le montra à ses collègues : Pierre Bonnard, Maurice Denis, Henri-Gabriel Ibels, Paul-Elie Ranson , et leur expliqua la leçon reçue de Gauguin , ses conseils, et plus particulièrement celui de  peindre en se basant sur des ressentis, des émotions et non sur ce qu’il voyait. En expliquant cela à ses amis, en montrant le travail qu’il en résultait, il leur a donné une autre vision de la peinture.

Ceux-ci, subjugués, vont le baptiser le Talisman, l’accrocheront au mur comme une référence mythique, une interprétation de ce que devait être la peinture pour eux, un manifeste pour la postérité. Il ne quittera jamais l’endroit. Il sera au centre de leurs discussions. Ils vont adopter les idées et préceptes initialisés par Gauguin , y insérer d’autres expressions artistiques qui leur seront plus personnelles, plus révolutionnaires, tournées vers la spiritualité. C’est à ce moment là que leur mouvement Nabi est né.

Les Nabis : les caractéristiques de ce mouvement sont les suivantes  : retrouver le spirituel et le sacré, le mystique,  dans la peinture et ce en partant de la philosophie et des doctrines orientales ; valoriser l’intériorité ;  se libérer de toute forme de réalisme ; donner à la lumière une place prédominante ; utiliser des grands aplats de couleurs pures, des contours plus simplifiés, mais aussi  une palette libre, des formes simples, des supports qui ne furent pas obligatoirement ceux que l’on pouvait trouver de façon plus habituelle ou conventionnelle;  De leurs œuvres se dégagent une forme de spiritualité, un côté sacré ( Nabi : veut dire prophète en hébreu, ceci explique donc cela )- Au départ on qualifiera leur peinture de synthétisme, avant que Maurice Denis ne lui donne le nom de Néo-traditionnisme.

Leur curiosité constante  a fait qu’ils ne se sont pas uniquement intéressés à la peinture, mais également aux affiches,  aux vitraux, la tapisserie, le papier peint, les décors de théâtre, les illustrations de livres, mais aussi au japonisme, et  à la musique de leur époque.

Les membres qui le composent furent très éloignés des bourgeois, plutôt près du peuple, et quelque peu anarchistes. Ils ont eu en commun la passion de la littérature symbolique et les textes ésotériques; Par leur action, qui se situe après l’impressionnisme, ils vont ouvrir la porte au fauvisme, au cubisme et au surréalisme. Dans ce groupe, ils parlent de l’art bien sur, des théories s’y rapportant, d’occultisme, d’ésotérisme, de symbolisme également. Leurs réunions se tiennent dans l’atelier de l’un d’entre eux (Paul Ranson, boulevard Montparnasse). Ils l’appellent le Temple.

Paul Sérusier, artiste audacieux,  a été l’un des initiateurs de ce mouvement. Chacun de ceux qui l’ont composé avait un surnom qui lui était propre : Sérusier ce sera le nabi à la barbe rutilante, Bonnard le nabi japonard,  Ranson le nabi plus japonard que le nabi japonard , Ibels le nabi journaliste, Denis le nabi aux belles icônes, Verkade le nabi obéliscal, Lacombe le nabi sculpteur, Vuillard le nabi zouave, Ballin le nabi danois, Rippl-Ronal le nabi hongrois et Vallotton le nabi étranger.

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 » Le Nabi à la barbe rutilante – Portrait de Paul Sérusier  » – 1894 – Georges LACOMBE ( Musée départemental Maurice Denis à Saint-Germain-en -Laye / France )
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 » Portrait de Paul Ranson en tenue nabique  » – 1890 – Paul SÉRUSIER ( Musée d’Orsay -Paris / France )

 

Aux premiers membres du départ , se rajouteront, par la suite Armand Seguin, Edouard Vuillard et Ker-Xavier Roussel. A peu près à l’époque où Gauguin partira pour la Polynésie le groupe va un peu se relâcher et chacun voudra prendre sa route personnelle. Il se dispersera de façon définitive vers 1900.

Ce tableau principalement, mais également toutes ses idées au sein même du mouvement Nabi qui font partie , elles aussi, de cette œuvre, vont se révéler importantes et déterminantes dans la carrière de Sérusier.

Un après être revenu à Paris, il retourne à Pont-Aven, mais en 1893 s’installera définitivement à Chateauneuf-du Faou, toujours dans le département du Finistère, avec celle qui était sa compagne à l’époque à savoir Gabriella Zapolska C’est là qu’il vivra définitivement jusqu’à sa mort, là qu’il créera ce qui restera son univers personnel avec des décorations murales d’inspiration religieuse, mythologique ( grecque et égyptienne) ainsi que d’autres concernant Bacchus et Gargantua.

Cela ne l’empêche pas de se rendre à Paris de temps à autre, notamment en raison de sa passion pour le théâtre qui le conduira à s’occuper de décors pour des pièces au théâtre de l’Art et celui de l’Œuvre. Il participe également à des expositions impressionnistes et symbolistes, mais également à celle des Nabis en 1894 et 1898, ainsi que d’autres au Salon des Indépendants et dans différentes galeries.

Il effectuera, par la suite, un voyage en Allemagne avec Maurice Denis pour rendre visite à Jan Verkade, autrefois l’un d’entre-eux, peintre symboliste néerlandais  , devenu moine depuis,  au monastère de Beuron dans le Bade-Wurtemberg. C’est là qu’il rencontre  le père Desiderius Lenz . Non seulement il adoptera la religion catholique dès son retour en Bretagne,  reviendra dans ce monastère souvent, mais il rapportera avec lui les principes de Lenz sur les proportions géométriques,  à savoir que le dessin était, avant toute chose, une justification de la ligne et que la couleur était là pour mettre en valeur ledit dessin. Les deux devant s’unir à un sujet et former un tout susceptible d’attirer l’approbation et l’attention du public.

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 » Paysage décoratif  » – 1891/92 – Jan VERKADE ( Collection particulière )

C’est à cette époque que l’on entendra parler du cercle chromatique. Il adopte ce principe pour une meilleure définition des couleurs : on part d’un point de couleur et on définit toute une gamme, on nuance les tons en séparant les clairs des foncés, les chauds des froids, et on les fait évoluer dans la périphérie de ce point. Par ailleurs il adopte également la théorie des nombres et l’utilisation des mathématiques dans la peinture .

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 » Cercle Chromatique  » – Non daté – Paul SÉRUSIER – ( Musée de Pont-Aven / France )

Durant de nombreuses années il fera l’objet d’expositions diverses que ce soit dans des Salons, des galeries, ou autres lieux d’importance, en France, en Allemagne. Il travaillera tardivement sur l’art égyptien, les tapisseries du Moyen-Âge, la mythologie,  et les primitifs italiens, ce qui le conduira à la réalisation d’œuvres décoratives. Du reste sa maison à Châteauneuf-du-Faou était imprégnée de tout cet univers. Il enseignera également , publiera des ouvrages sur la peinture, ou plus précisément sur les mathématiques appliquées à la peinture en ce qui concerne les proportions.

Ses dernières années ont été très solitaires ( mis à part les visites de ses amis le peintre Maurice Denis et le sculpteur Georges Lacombe). Il tombera dans une grande dépression en 1902. Six ans plus tard il devient professeur en théorie de l’art à l’académie Ranson de Paris, épousera en 1912 une de ses élèves à savoir Marguerite Gabrielle Claude. Ils auront la grande tristesse de perdre un enfant ( mort-né ) en 1913.

Il meurt terrassé par une crise cardiaque en 1927 à Morlaix – Il est enterré au cimetière Saint Charles. Après sa mort, son épouse ( elle- même peintre ) va tout faire, jusqu’à son propre décès en 1950, et malgré les différents problèmes qu’elle rencontrera, pour que perdure l’œuvre et la mémoire de son mari.

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 » Eve bretonne dit Mélancolie  » – 1890 – Paul SÉRUSIER ( Musée d’Orsay – Paris / France)